Repenser la cinéphilie à l’ère du numérique

Florentin Groh | Avec l’annonce de l’accord MK2/Netflix ce mois-ci, de vieux débats anthropocentrés ressurgissent, notamment sur le réseau social Twitter, où nombres d’internautes ont signalé, exprimant leurs désaccords à base de mépris et de jugement de valeur sur le public de la célèbre plateforme SVOD, en brandissant comme arme défensive ultime cette fameuse cinéphilie française, si sacrée aux yeux de quelques élites culturelles.

Mais qu’est-ce qui déchaîne tant les foules ? En réalité, le débat est légitime : l’accord que Netflix a conclu avec le réseau MK2 Diffusion prévoit l’arrivée de la filmographie de François Truffaut, Jacques Demy, David Lynch, ou encore Xavier Dolan. La première tournée de ce catalogue est actuellement disponible et nous permet de découvrir ou redécouvrir des classiques de la Nouvelle Vagues comme Les Quatre Cent Coups ou Jules et Jim. Venant compléter un catalogue déjà fournis en films d’auteurs de la plateforme, il n’empêche que la présence de Truffaut ou de Demy, à côté de grosses productions comme Tyler Rake ou La casa de papel pose question sur l’accessibilité et le référencement, voire la promotion-protection de films issus de l’exception culturelle française. Qu’ils doivent être considérés comme cela, c’est incontestable. L’algorithme et le système de visibilité des programmes de la plateforme nous oblige à repositionner nos considérations culturelles sur le cinéma et épouser un système à l’américaine qui marche par popularité et scores de visionnages.

Le problème est donc là ; il n’est pas du simple fait de ce contrat, mais de l’apparition et de la démocratisation des pratiques de réception sur les plateformes SVOD. Si on se réfère à des notions de démocratisation culturelle et de culture populaire des sociologues comme Pierre Bourdieu, Walter Benjamin, ou Howard Becker, ces nouvelles pratiques détournent et participent à la destruction et la marchandisation de l’art comme simple objet de marchandisation néolibérale. Loin donc de la conviction défensive de l’art en France, ces pratiques mettraient à jour l’avènement d’une ère des loisirs (Andorno) ou de détournement capitaliste des désirs créatifs et artistiques. Et c’est là, de manière sommaire, les principales critiques émises contre ce contrat : beaucoup d’internautes qui se revendiquent comme « vrai cinéphile » (ce qui supposerait une sorte de « cinéphile du dimanche » indigne) opposent le caractère sacré des films de la Nouvelle Vagues aux caractères mercantiles des visées productives de la plateforme. De plus, on perdrait, avec le fait que ces films soient rangés au même titre que (au hasard et sans jugement de valeur) 6 Undeground, le nouveau film de Michael Bay, l’aura « sacré » de ces œuvres, ce qui va à l’encontre de la fameuse « politique des auteurs », revue en sociologie par J-P Esquenazi en invisibilisant et considérant ces œuvres comme similaires à d’autres.

Mais ce problème est avant tout savant et bourgeois. Car où est le mal dès l’instant que les films MK2, relevant du patrimoine culturel mondial, soit considérés et rendus accessibles de manière égale à d’autres productions grand-publics. Car oui, on peut opposer à l’accessibilité égale le fait de la visibilité mercantile, mais quant est-il de la découverte pure et simple au gré d’un papillonnage spectatoriel sur la plateforme. Le fait que ces films soient accessibles sur une plateforme au public aussi hétéroclite que Netflix renforce l’idée qu’au sein même d’une des entreprises la plus mercantile de l’industrie, subsiste une idée de démocratie culturelle première. Car, quelque soit nos aspirations, ou nos visions et considérations du cinéma, nous sommes susceptibles de tomber sur un Resnais ou un Varda et de l’aimer ou le détester. Quoi qu’il en soit, ce nouveau rapport à l’art nous pousse à repenser et à remettre en considération le terme de cinéphilie. Car, si jusqu’alors être cinéphile voulait dire connaître sur le bout des doigt les plans du Petit soldat de Godard ou refuser catégoriquement tous films qui susciterait un engouement autre que celui d’un cercle d’initié, ou même défendre coûte que coûte cette fameuse liberté artistique qui mène à des soutiens absurdes et sans failles à des pédo criminels avérés… bref, être cinéphile voulait dire cracher à la gueule d’une culture dite populaire sous prétexte d’une légitimation sacré qui relève plus de l’idolâtrie que du bon sens. Non, aujourd’hui nous voyons bien que la cinéphilie n’est pas et ne doit pas être un prétexte de défense culturelle et de replis sur soi.

Être cinéphile, c’est aimer le cinéma, avoir un rapport particulier avec et lui accorder une importance dans sa vie. Emmanuel Ethis nous l’a confirmé dans bon nombre de ses essais, le cinéma est un art qui est avant tout personnel et social, spectatoriel et actif, et ne relève pas de canons esthétiques hiérarchiques imposés par une élite culturelle de critiques, artistes, ou journalistes. Dans l’histoire des constructions sociales, il en a pourtant toujours été ainsi : ce que Jürgen Habermmas livre en analysant la construction de l’espace public est révélateur, l’espace démocratique se construit d’abord dans les cercles littéraires bourgeois des siècles précédents. Imposant une vision normative du monde, faisant du reste des expressions dégénératives (sous quel critère pouvons nous affirmer que l’art océanien est un art dit « primitif » mais que les sculptures gréco-romaines ne le sont pas?) exprimant une hiérarchie de classe. Sous quel prétexte pouvons nous affirmer qui est cinéphile ou qui ne l’est pas, et quels genres d’œuvres ou de productions sont assez légitimes pour être considérées comme « sacré ». Cette vision du cinéphile ne veut pas dire faire preuve de misérabilisme, mais simplement de réalisme. Quiconque aime le cinéma, s’échappe ou s’extasie devant lui, est en état intensif ou contemplatif, reste passif ou actif, quiconque parle du cinéma comme d’une conviction, d’un passe temps particulier, ou d’un agent sociabilisant, en bref quiconque considère le cinéma comme faisant parti intégrante de sa vie est cinéphile.

Bien sur, un gros problème se pose alors, à l’heure où l’industrie cinématographique se dirige vers un modèle économique néolibéral de succès axé sur les franchises : quant est-il des dangers de l’utopie de la « démocratie culturelle » ? Car, le principal problème du contrat Netflix/MK2 est là, celui d’une liberté totale dans le visionnage sans soucis de médiation ou d’introduction. Les « habitus » culturels (Bourdieu) qui relèvent malheureusement de toute une éducation socio-normée vis à vis du cinéma provoque, de fait, une inégalité dans l’accès à ce types d’œuvres et une considération élitiste de la culture populaire (« ce film est mieux que tout ce que tu as dans ta filmographie et n’est pas assez bien pour toi »). Une certaine pression sociale s’exerce alors sur le spectateur non habitué à regarder ce genre de productions et le pousse à s’enfermer dans une vision misérabiliste d’une culture populaire auto-suffisante, ou de manquer son rapport au film. Mais en y regardant de plus près, un paradoxe s’offre à nous, celui de la considération du besoin de médiation. Car que justifie cette médiation particulière au détriment d’autres films ? Pourquoi certains films, comme par exemple les films d’horreurs de série B des années 80, sont encore considérés comme « populaire », sous entendu vide de considération artistiques (si ce n’est la considération psychologique avec un grands nombres de travaux scientifiques sur le sujet) ? Pourquoi ne méritent-ils pas eux-aussi une médiation ? Mais c’est tout un système de la considération culturelle qui est à repenser, recouvrant tous les arts, tous les pans de la société ; et nécessitant un apport à forte teneur révolutionnaire.

Pour en revenir et finir avec Netflix, ce contrat cristallise la tendance absurde de croire la culture acquise et hermétique, destinée à un public spécifique, d’initiés, qui décident ce qui est bon ou non pour le cinéma. Tout art sont légitimes et nécessitent une médiation égale et particulière. Bien sur, cette vision n’est pas vraiment réaliste, compte tenu de la société capitaliste actuelle qui visera toujours à considérer le revenu à la qualité brut. Il n’empêche que voir le catalogue MK2 disponible pour tous les abonnées, quelques soient leurs considérations personnelles, me fait voir un peu d’espoir ; celui, non pas d’une « culture pour tous » à la Malraux, mais de construction d’une culture pour soi, ce qui suppose alors de la transmission, de l’échange, et de la découverte. Et c’est ça que devrait être la cinéphilie : l’amour pure et simple pour le 7ème art !

Crédit photographie : Hollywood archive

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  1. considérés comme « populaire », sous entendu vide de considération artistiques (si ce n’est la considération psychologique avec

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