Nous de Alice Diop : Une image et des mémoires : habitation sensible de l’espace-temps

Florentin Groh | [Il y a un an, la quarante-deuxième édition du Festival Cinéma du Réel s’était vue annuler après sa soirée d’ouverture. Un an plus tard, les lieux culturels, parmi lesquels les salles de cinéma, sont fermés depuis plus d’une centaine de jours. Ce n’est pas seulement la culture qui est en crise, mais tout une part de l’expérience humaine nécessaire. Alors, prise la première dans la tempête covid depuis ce qui nous paraît être une éternité, la quarante-troisième édition du Festival Cinéma du Réel se tient virtuellement, à défaut de mieux. Tentant de faire le récit de l’expérience festivalière qui nous manque tant, nous vous proposons ici ces quelques paragraphes de critique sur un film de la sélection.]

Il n’aurait pu y avoir mieux que Nous de Alice Diop pour ouvrir symboliquement cette quarante-troisième édition du Festival Cinéma du Réel. D’abord parce que Nous est la quintessence du film documentaire comme trace de vie, mais, surtout, car il transcende le portrait pour offrir une expérience de vie commune, à l’heure des projections en ligne et des sociabilités numériques. Commune, mais non unitaire ou globalisante. 

Si Alice Diop décide de filmer la France, elle préfère amener sa caméra à la rencontre des Frances. Le discours identitaire post-moderne des sociétés européennes s’invalide dans la richesse d’expériences qui s’ouvrent dans le champ de l’œil-machine. Mais arrêtons ici les analogies au constructivisme russe, car le projet cinématographique d’Alice Diop se situe du côté des vues lumières. Avec ses cadrages bruts, au plus près du réel, une certaine poésie se dégage des moments de vie captés par Alice Diop. Poésie, non pas esthétique ni bourgeoise, mais métaphysique et immanente, comme habitation sensible d’un espace-temps qui se soustrait aux règles de la rationalité. 

Ces moments de vie sont intriqués dans une mémoire complexe et multiple d’un même espace : la France. Il n’y est alors pas question d’une mémoire collective et normative, témoin d’une crise identitaire, mais d’une multiplicité des points de vue. Ces derniers, à la fois physiques et figuratifs, dépassent le simple cadrage pictural que laisse néanmoins penser la beauté des différents plans de la cinéaste. Non, ces points de vue sont remplis de vie, qu’ils soient manifestation inhérente aux situations captées, ou souvenirs heureux ou douloureux marqués à travers une habitation dans l’espace. 

Car le jeu de l’espace est ce qui articule l’expérience si nécessaire et singulière de Nous. L’espace n’est pas construit, ne se substitue pas à une édification dramatique de la réalité, il incarne, pour paraphraser Bergson et Deleuze, une image-cristal d’une réalité sensible et totale exprimée par la présence qu’induit la construction sonore et séquentielle du film. Ainsi, aux expériences contées, une image émerge comme une mémoire difficile et plonge le.la spectateur.trice dans un moment de vie particulier. 

Bien trop rares sont les cinéastes à utiliser des images d’archives familiales comme projet cinématographique. Les images amateurs ont, non pas une fragmentation numérique de la vie, mais un rôle de témoin par incarnation d’une trace temporelle. Celle-ci est restituée à jamais dans la possibilité de vécu induit par le retour de Alice Diop sur les lieux montrés dans les images, espace double, quand l’histoire rencontre les sensations. Sans doute, Nous de Alice Diop est un des films les plus forts qu’il nous a été donné de voir. 

L’image ne se creuse afin d’offrir une réalité, elle s’étoffe et fait corps avec cette réalité, souvent disruptive d’une rationalité admise. Certains moments se confrontent, se font douleur, cynisme, et incarnation d’une banalité de la violence moderne, d’autres sont bonheur furtif et suspension béate du temps. Mais au final, il importe que, de ce corps filmique, ressorte une expérience d’ouverture qui résulte d’une communion multiple de moments de vie. L’image se fait mémoire et trace, et Alice Diop signe une œuvre cinématographique qui ramène à l’essence même de l’image dans la constitution d’une perception et d’un espace-temps.

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