A River Runs, Turns, Erases, Replaces de Shengze Zhu : spectre d’une crise quotidienne

Florentin Groh | [Il y a un an, la quarante-deuxième édition du Festival Cinéma du Réel s’était vue annuler après sa soirée d’ouverture. Un an plus tard, les lieux culturels, parmi lesquels les salles de cinéma, sont fermés depuis plus d’une centaine de jours. Ce n’est pas seulement la culture qui est en crise, mais tout une part de l’expérience humaine nécessaire. Alors, prise la première dans la tempête covid depuis ce qui nous paraît être une éternité, la quarante-troisième édition du Festival Cinéma du Réel se tient virtuellement, à défaut de mieux. Tentant de faire le récit de l’expérience festivalière qui nous manque tant, nous vous proposons ici ces quelques paragraphes de critique sur un film de la sélection.] 

Le festival approche de sa fin, en tout cas pour nous. Malheureusement, nous nous voyons dans l’obligation de terminer ce voyage cinématographique ce jeudi 18 mars, avec une ultime séance. Nous avons, au fil des visionnages, expérimenté le temps et l’espace d’une modernité fragmentaire. Parfois critique, parfois proposant un ailleurs, souvent donnant lieu à l’incarnation d’une esquisse à la question d’une crise socioculturelle de nos temps modernes. Quoi de mieux, alors, pour achever ce festival que A River Runs, Turns, Erases, Replaces, de Shengze Zhu. Ce documentaire prend place dans la ville de Wuhan, un an après sa fermeture totale et, progressivement, le confinement du monde entier. 

Mais, au lieu de donner un documentaire illustratif de la situation actuelle, la cinéaste choisit d’offrir une expérience temporelle plus profonde, qui questionne les implications structurelles de la crise Covid-19 qui ne cesse, un an après, de nous toucher. A River Runs, Turns, Erases, Replaces part d’histoires particulières, de moments de vie suspendus dans le temps par l’écriture, immortalisés dans l’image par une recherche de la surimpression littéraire. Les mots ne conditionnent pas l’image, ne lui fournissent pas un sens prédéfini et esthétisant, mais font sens, s’érigent en tant que manifestation poétique d’une mémoire dans l’espace de la ville. 

Le film commence silencieusement, comme si la pandémie mondiale et les mesures de confinement qui ont suivi invisibilisaient un être au monde de soi, refusaient toute phénoménologie individuelle par la discipline corporelle admise comme remède social à la crise. Les images de vidéosurveillance fragmentent et réifient l’espace-temps, le mécanisent en même temps qu’il se numérise et s’édifie comme espace à surveiller. Viennent ensuite les images qui feront le corps de  A River Runs, Turns, Erases, Replaces. Avec différents plans fixes, larges et d’ensemble, surplombant de multiples points de vue pris des rives du fleuve Yangsté, la cinéaste construit une géopoétique de l’espace. S’oppose alors une image lointaine, idéalisée, de la modernité technologique avec la ville de Wuhan ; et une image qui fait cadre, un espace fantôme de ruines urbaines, de places de sociabilisation pour une restructuration difficile de la vie d’après Covid, d’un symptôme spectral de la crise sociopolitique. 

A River Runs, Turns, Erases, Replaces clôture ainsi à merveille le festival et sa sélection. Nous y voyons une synthèse contemporaine des enjeux existentiels qui nous attendent, cristallisée dans la mise en scène contemplative de Shengze Zhu, avec ces vues monumentales de la ville de Wuhan, hantée par les ruines spatiales d’un passé déconstruit par le progrès. Le film se place donc dans la lignée critique ou conceptuelle des films de la sélection du festival : celle d’un regard intensif sur les enjeux de la crise moderne. Les films présentent un retour aux questions primitives sur les pouvoirs expérientiels et photogéniques du cinéma. Dans les différentes mise en scène, nous assistons non seulement à l’émergence d’une réalité virtuelle de l’espace-temps, mais aussi au symptôme d’une conscience-limite, atteinte par la cristallisation, des problématiques métaphysiques contemporaines. 

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