Art abstrait et Abstraction littéraire

Albien GAKEGNI (Extrait de Le double du monde, essai) | On attribue généralement la paternité de l’art abstrait à Kandinsky. En effet, grâce à ses multiples voyages en occident, surtout à Paris, il sera marqué par différentes formes d’art, notamment par celle de Monet. Impressionné très vite par l’incroyable magie des couleurs, il les considérera comme l’origine des émotions de l’homme. Le traité des couleurs de Goethe dont il s’inspirera, l’amènera à outrepasser la simple dimension artistique pour atteindre ce qu’il appellera « le spirituel dans l’art ». C’est donc avec la peinture de l’arc noir en 1912 qu’il montrera son intérêt pour l’effervescence de l’âme au détriment de la réalité physique. Ce qui va marquer entre autres ses débuts dans l’art abstrait.  

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« Leurs enfants après eux »

De Nicolas Mathieu, aux Editions Actes Sud, août 2018

Prix Goncourt 2018

[Par Tess Noonan]

Chez Nicolas Mathieu la jeunesse est un carrefour où convergent les expériences de l’ennui, du désoeuvrement, du désir. Le récit se déroule pendant les années 90 dans un village fictif de l’est de la France et brasse quatre étés de la vie de plusieurs jeunes.

L’été amène sa torpeur et semble être là où la jeunesse atteint son degré le plus haut d’insouciance. Il incarne cet espace privilégié où les obligations sont minimes par rapport au reste de l’année. Les journées sont longues, remplies à la fois d’un profond sentiment d’ennui et d’excitation. Le récit débute en 1992, Anthony le personnage principal a quatorze ans. Il jette son dévolu sur Stéphanie qui ne cessera de l’obséder tous ces étés. Anthony est un peu gauche, un peu mou, n’a pas trop d’ambition si ce n’est un désir de ne pas vivre la même vie que ses parents et de coucher. L’été amène ainsi son lot d’enjeux principalement liés à la sexualité. Parler aux filles, les toucher, les embrasser, coucher avec elle. Le désir sexuel est un moteur dans l’œuvre de Mathieu, retranscrit par de longues scènes de sexe. Il devient aussi un exutoire de tout un nombre de paramètres et d’injonctions sociales auxquels les personnages doivent se soumettre. Peu à peu les obligations mises à l’écart pendant l’adolescence grignotent l’été de ces jeunes adultes. 

Leurs enfants après eux, par son titre et son ancrage dans les années 90 marque ainsi la fin d’un certain monde. Les enfants dont il est question sont nés dans un monde post-trente glorieuses marqué par la fin de la classe ouvrière avec la fermeture des hauts fourneaux en Lorraine. Les personnages des parents, autant présents que ceux de leurs enfants, incarnent ce monde qui se délite peu à peu (on pourrait notamment parler de la figure fragile du père d’Anthony). Le récit montre bien la période charnière que fut les années 1990, avec un monde qui se désindustrialise de plus en plus. La difficulté de faire mieux que ses parents dans un monde qui change est ainsi au cœur du récit de Mathieu. Rapidement ces personnages perdent leur insouciance. Ils sont contraints de se plier à la réalité dans laquelle ils sont, et de saisir les lois qui les gouvernent. Il faut ainsi tout faire pour partir, sortir d’Helliange où le temps semble arrêté, sortir de ce quotidien morne et répétitif d’une certaine France pavillonnaire, cette France « périphérique » (expression plutôt en vogue utilisée par le géographe Christophe Guilluy). Helliange est marqué par ce manque de perspective. 

Face à ces destins qui rattrapent ces personnages, Mathieu tourne son attention vers le banal et l’anodin, vers la retranscription de micro événements qui rythment les journées et les sensations de ses personnages. De cette écriture sensible découle un profond sentiment de beauté face aux expériences auxquelles tous s’adonnent. C’est la lumière dans le ciel quand le soleil se couche, c’est le disque de Nirvana qu’on écoute défoncé à une soirée, c’est le trajet sur la départementale qu’on fait à moto et son odeur d’essence chaude, c’est la douceur de la peau d’une fille qu’on embrasse, c’est la victoire des bleus contre le Brésil en 1998, et l’ivresse que l’on ressent, là où vient clore le récit. La difficulté de transcender son destin qui semble déjà écrit se conjure avec un puissant sentiment d’être au monde, avec la beauté d’appartenir. 

Pour Nicolas Mathieu qui se considère comme un « orphelin volontaire », il s’agit de ressasser la beauté, de créer une esthétique et de restituer la grandeur à des vies que l’on considère comme minuscules. 

MODERNITÉ – Nouvelles Vagues – n°12

Nouvelles Vagues – Modernité – n°12

La modernité se ressent-elle comme la voie (ou la voix) d’une évolution ? “Nous allons moderniser …” sonne un peu comme un but à atteindre. Et combien de fois l’avons-nous entendu ? La “modernité” traduirait donc un souhait cher à l’Homme, presque inévitable et attendu. La modernité se perçoit aussi comme un constat. Des évolutions aux améliorations (certains se demanderont si elle le sont toujours ?) en passant par de nouvelles créations et autres inventions quelles qu’elles soient, sont observées avec autant d’yeux curieux. Observons ce passé qui se délaisse de sa période pré-moderne. Le changement s’inscrit alors dans la rétrospective. Soulever le premier tapis d’idées et elle en émergera aussitôt, la modernité se veut omniprésente. Elle s’impose aux projets, reformule les théories, façonne l’art, joue sur les mots et ne se contente plus de Proust ou Valéry. Tel un écho au présent toujours en mouvement, elle prend place dans chaque quotidien. La modernité est “être”. Elle est la cause et la conséquence de tant d’actions. S’adjoignant une autre caractéristique, celle d’outil, elle devient un moyen, celui nécessaire à la concrétisation d’un objectif. La modernité est capable de choquer, heurter les habitudes ancrées, c’est une énergie. Ses résultats se parent d’ailleurs de bon nombre de qualificatifs ou du moins de réactions. Utiles, innovants, révolutionnaires … Ou leur contraire feront tout aussi bien l’affaire. La modernité a la faculté de suivre l’Homme ; l’inverse quant à lui s’avère tout aussi remarquable. Grandissant avec lui, s’immisçant dans son environnement, elle devient “avoir”. La modernité a ce quelque chose qui désormais naît sans que l’on ne s’en rende compte, sans que l’on puisse toujours l’arrêter. Energie sans cesse renouvelée et malléable, elle devance le présent pour mieux nous accueillir, nous surprendre, mais aussi nous aider, ou pas. Quelle modernité souhaitons-nous à présent ? La modernité est partout, pas toujours visible, mais en prenant le temps de l’observer, l’expérience nous ouvre quelques portes sur l’utile, l’agréable, l’émerveillement, le développement, le progrès, passés, présents … Et pour vous, quelle est votre modernité rêvée ?

L’équipe de Nouvelles Vagues

La notion du néant chez Zoé Valdés

Albien GAKEGNI | L’énigmatique titre du roman de Zoé Valdés Le néant quotidien nous plonge dans une quête à la fois passionnée par le mystère qu’il regorge, et épuisante à cause du flou derrière lequel se cache bien le sens véritable du terme « néant ». Une notion ambiguë – pour le moins qu’on puisse dire – de par son rapport conflictuel avec ce qu’il signifie littéralement et ce qu’il exprime dans le contexte littéraire.

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Gaël Faye dévoile « Des fleurs » : du pimenté au parfumé, retour sur une découverte artistique

Crédits Sterenn B. (Twitter @S1teSte)

Adrien Chupin | C’est l’histoire de l’admiration pour un artiste qui grandit sans cesse. Pas la fascination crédule d’une groupie, mais bien l’émerveillement révérencieux d’un observateur conquis. 

Loin d’être originale, ma première rencontre avec Gaël Faye s’est faite au travers du regard du jeune Gabriel sur son Petit Pays. Du fond de son impasse à Bujumbura il assiste à la montée des tensions entre Hutus et Tutsis qui mèneront au génocide et vit ce drame insensé de sa position d’enfant. Entre le Rwanda et le Burundi, entre sa famille et ses copains, il témoigne de l’absurdité d’une tragédie inhumaine. Ce premier roman, s’il n’est pas autobiographique, est très fortement imprégné de l’identité de son auteur. Ses récompenses au prix Goncourt des lycéens et au prix du roman Fnac en 2016, au-delà du fait qu’elles soient amplement méritées tant son écriture limpide rend accessible à tous la cruauté de l’ethnocide rwandais, ont jeté un énorme coup de projecteur sur une carrière musicale qui, je l’espère, n’en est qu’au préambule.

C’est souvent une actualité brûlante, telle que ces prix, qui porte à nos oreilles l’existence d’un artiste. Puis s’il arrive à nous interpeller assez profondément, on remonte le fil, on creuse son passé. J’ai ainsi découvert que Gaël Faye était rappeur, qu’avant d’organiser ses mots dans un livre, il les martelait sur une instru. J’ai découvert son EP tout fraîchement publié, puis son premier album solo sorti cinq ans avant et enfin ses premières expériences musicales avec Suga (de son vrai nom Edgar Sekloka, par ailleurs ancien étudiant à Paris 3) et leur groupe : Milk Coffee and Sugar. C’est bien entendu Gaël Faye qui se cache derrière ce Milk Coffee, le même qui raconte sur son premier album la rencontre du piment et du croissant au beurre qui lui donnèrent naissance. Ce métissage est une inspiration, il fait sa personnalité.

Une fois charmé par ce talent on en devient presque asservi et par quelque moyen que ce soit (ou plutôt par quelque réseau social que ce soit), on reste accroché à son actualité, scrutant l’annonce d’un nouveau projet. C’est donc l’enthousiasme qui prédomine lorsque j’apprends que ma nouvelle idole a fait de son livre un spectacle musical. Y assister est autant une nécessité qu’une curiosité.

Quelques obstinés ont ce soir-là eu droit à un riche échange, une demi-heure après les derniers applaudissements alors qu’encore résonnait en tous l’enfance de Gabi en son petit pays. La disponibilité et l’authenticité de l’artiste ont séduit ceux qui avaient bien voulu prolonger cette soirée au Jardin de Verre (du nom de la charmante salle choletaise), ils ont d’ailleurs pu en profiter pour se faire dédicacer le roman en question. La chaleur de sa voix et la sincérité de ses mots mettaient rapidement à l’aise. Il nous confiait sans les dévoiler ses nouveaux projets musicaux, s’avouait en pleine réflexion vis-à-vis de son art, évoquait son besoin d’écriture pour comprendre ce qu’il a en lui.

Ceux qui avaient déjà été touchés par le roman auront certainement pris plaisir à en redécouvrir les sensations. Et pour ceux qui n’avaient pas encore ouvert le livre, quoi de mieux que de se le faire conter par la voix de celui qui en a tenu la plume. La simplicité de la mise en scène n’en mettait que plus en valeur les extraits justement choisis. Par sa guitare, ses chants et sa participation aux dialogues, Samuel Kamanzi* apportait ce qu’il fallait de répondant ou de mélodie pour donner une dimension sonore au texte. A l’instar du livre, le spectacle se conclut sur une note de chaleur et d’espoir. Et le Jardin de Verre de faire trembler ses cordes vocales pour saluer la performance des deux rwandais, enfants des grands lacs africains. Ne restait plus aux spectateurs qu’à s’envoler pour une bière à Kigali, afin d’honorer l’invitation du rappeur à la mixité assumée.


Crédits Ameline Vildaer (Instagram amelinevil)

Une seule frustration qui sera éclipsée quelques mois plus tard : n’avoir vu que l’auteur sans le rappeur, ne pas avoir eu droit aux rythmes et aux rimes qui m’extasient chaque fois que je les entends. Le festival des Z’Ecléctiques s’y prête parfaitement. En ouverture, Gaël Faye se retrouve principalement face à un public de non-initiés. Il offre un aperçu de sa jeune discographie, son Fils du hip-hop fait se balancer les têtes, son Paris Métèque fait s’écarquiller les yeux. De sa trompette Guillaume Poncelet habille de dynamisme les paroles de son compère sur Ma femme, puis fait trembler d’émotion l’auditoire lorsqu’à la fin d’Irruption, il exécute son solo magistral. Quelques inédits sont au rendez-vous, de quoi mettre l’eau à la bouche. La prestance scénique est indéniable et apporte une réelle dimension live à ses morceaux. Pas étonnant qu’il ait été auréolé de la Révélation scène aux Victoires de la Musique 2018. https://youtu.be/9i4n6FVhhvc

Vers l’éclosion

La carrière de Gaël Faye, celle de rappeur, est bien lancée désormais et il y a fort à parier que l’immense succès de Petit Pays y ait joué son rôle. Ce roman l’a mené vers un nouveau public, beaucoup plus large que celui qui avait connaissance de son premier album solo (Pili Pili sur un croissant au beurre) et a pu faire reconnaître à un grand nombre ses talents de rappeur. Les cinq chansons de son EP sorti à l’été 2017, Rythmes et Botanique, sont toutes délicieuses à écouter, l’écriture y est impressionnante d’exactitude et les thèmes abordés, entre un hommage à Paris, une ode à la liberté et un appel à l’insurrection, interpellent la conscience de l’auditeur et font appel à sa sensibilité grâce à une poésie lumineuse.

L’exigence est fonction croissante du temps et l’artiste doit surprendre ceux qui déjà sont acquis à ses mots s’il veut les combler. L’attente était grande, portée par l’envie d’entendre sous sa voix des textes nouveaux et différents. Sorti le 2 novembre dernier, « Des fleurs » est la réponse idéale de Gaël Faye aux oreilles assoiffées de poésie et de mélodie des rêveurs attentifs.

Cet EP est un petit bouquet. Cinq fleurs hétéroclites, qui forment une inexplicable harmonie. Elles ont mis du temps à fleurir, plus d’un an depuis ses premiers essais en botanique déjà très concluants. Et qu’elles sont belles une fois écloses, que leurs couleurs sont vives. Une passiflore qui transpire dans une chaude nuit brésilienne. Une rose noire, de la couleur du sang froid d’une séduisante assassine. Une rose trémière sur un trottoir au pied d’un mur, asphyxiée. Mais robuste, elle s’offusque. Une fleur exotique glissée dans des cheveux qui invite à se trémousser. Puis la dernière des fleurs. Celle qui meurt « de la folie des hommes et de la furie des éléments ». Celle qui condamne le recul de la nature dans nos vies. Celle qui représente le message du parolier.

Plus que l’hétérogénéité d’un artiste qui se cherche, c’est la diversité de l’artiste qui explore.

Alors que sa tournée s’est conclue en apothéose à l’Olympia le 5 décembre dernier**, Gaël Faye, au sommet de sa jeune carrière, multiplie les projets : il prête sa voix au Kongo de Kolinga, il a récemment accompagné Ibeyi sur scène**, il assiste pendant neuf mois de jeunes artistes en tant que parrain du Levi’s Music Project. Puis au-delà de la musique, il pose sa chaude voix sur les mots précis et précieux de René Depestre, en compagnie du poète sur un CD paru en novembre. Et il n’excluait pas lors de notre bref échange, de s’essayer de nouveau à la littérature après l’immense succès de son Petit Pays, ce qu’il a confirmé récemment en interview.

Celui qui un jour se morfondait dans son bureau, vit désormais de ses mots. Ceci est un appel à la propagation du talent d’un génie de la formulation.

Crédits Ameline Vildaer (Instagram amelinevil)

* Samuel Kamanzi est un chanteur et musicien rwandais, il avait déjà collaboré avec Gaël Faye sur son premier album

** Ces concerts sont disponibles en intégralité sur culturebox.francetvinfo.fr

Le temps et le changement

[Albien Gakegni nous propose une réflexion mêlant temps et conscience humaine collective]

Parlez-moi de l’Histoire. Énumérez les plus grands événements frappants de l’humanité les uns après les autres, mais pas un mot sur la durée, ni sur les êtres disparus sur l’étendue terrestre.

Par « temps » on entend bien l’instant, le moment, la période et la durée. Le concept de temps est clairement ce qui nous nous échappe simplement. Je parle de nous en tant que conscience humaine collective, même si quelques individualistes présumés et libertins s’estiment loin de ce cadre.

J’ai envie de dire que moi aussi je sais ce qu’est le temps. Mais cette notion s’éloigne de l’homme au fur et à mesure qu’il l’approche. Les manuels de grammaire et de conjugaison nous ont appris à nous conformer à des idées déjà toutes construites, des éléments qui nous auront permis simplement de différencier ce qui se passe maintenant et ce qui s’est passé hier, de ce qui se passera dans l’avenir. Un futur qui demeure un espace assez opaque et aussi sombre qu’est le sens même qu’on donne au présent.

Les esprits-bibliothèques qui sont devenus des librairies ambulantes par souci de prestige et par besoin du siècle, nous condamnent à rester au seuil du désir de compréhension. Le simple mot quête nous est aussi retiré semble-t-il par incapacité à pouvoir mener à bien une lourde tâche. Quelque chose nous échappe. Il y a toujours un désir qui nous maintient prisonnier de sa préoccupation. Voilà qui change le cours de la vie. Voilà comment ce qu’on appelle le temps devient multiforme.

Le jour de la satisfaction de ce désir non-exprimé clairement, l’homme aura comme impression d’avoir vécu son temps. Mais tant que la brûlure continuera à creuser notre intérieur, notre temps restera fractionné et partagé entre réalité et imagination. Et comme le temps s’accélère dans notre esprit à un rythme plus rapide que dans la réalité physique, le processus est aussi précipité au point où loin de le désirer encore, l’homme possède déjà l’objet. Ce n’est qu’en essayant de pénétrer derechef dans l’univers cosmique et de s’identifier aux autres qu’il se rendra compte de sa téléportation vers un autre univers temporel, totalement différent de ce qu’il partage avec ceux qui l’entourent. Et ce déséquilibre qui surgit aussitôt en lui sera défini comme un mal de vivre : le fait de réaliser qu’il ne peut avoir de conformité entre l’intérieur et l’extérieur d’une même personne.

Albien Gakegni

time symbol in a man's head...
photo illustrant l’article du Huffingtonpost suivant lien ci-après

https://www.huffingtonpost.fr/virginie-van-wassenhove/temps-cerveau_b_2924324.html