Saba Soltani | Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux – Et je l’ai trouvée amère. – Et je l’ai injuriée, Arthur Rimbaud
La beauté est une notion qui est autant universelle qu’individuelle. La beauté telle qu’elle est décrite par Rimbaud peut nous paraître comme une description étrange de cette notion. Elle est souvent qualifiée comme quelque chose qui plaît à nos sens et qui nous paraît agréable. Mais notre conception de la beauté se résume-t-elle vraiment dans cette simple phrase ? Comment cette notion a-t-elle traversé les siècles et surtout comment est-elle traitée dans les périodes contemporaines ?
Pour avoir une vision claire du changement et de la critique de la notion de “beauté” au cours du XXe siècle, il faut analyser le parcours de cette notion à travers les siècles. “Le beau” est souvent lié aux notions telles que l’équilibre, la proportion et l’harmonie, en cherchant avant tout l’agréable. Comme beaucoup de concepts fondamentaux, nous pouvons trouver la trace de cette notion dans l’antiquité grecque. Umberto Eco, l’écrivain et l’érudit du XXe siècle nous montre que dans la Grèce antique il existe un lien entre “la beauté” et “ce qui est agréable” dans le mot Kalón. Kalón est ce qui plaît, ce qui provoque de l’admiration, ce qui attire le regard. « L’objet beau est un objet qui en vertu de sa forme ravit les sens, principalement parmi ceux-ci, le regard et l’audition », exprime Eco.
La beauté nous renvoie à une autre notion, “le bien”. Le bien peut être interprété de différentes façons: le bien moral, le bien social, etc. Jusqu’à fin XVIIIe siècle, ces deux notions construisaient le noyau des créations artistiques et littéraires. Les empreintes de l’omniprésence de la beauté se trouvent dans tous les domaines: dans la peinture où tout était en harmonie, même quand elle montre le laideur du monde, dans l’écriture des pièces de théâtre où les auteurs.rices devaient respecter rigoureusement les règles de l’institution pour créer leurs œuvres, et dans beaucoup d’autres domaines.
A partir du XIXe siècle, la beauté n’est plus au centre des créations. Avec le mouvement romantique, nous voyons de plus en plus des figures déformées et un mélange entre la sublime et le grotesque. Après les Misérables d’Hugo, qui montre la réalité crue des classes populaires, nous trouvons une nouvelle volonté chez les auteur.rices de montrer ce qui est réel, soit beau, soit laid. Les dernières années de ce siècle étaient chargées des changements sociaux et technologiques, notamment avec la croissance de l’industrialisation qui changeait significativement le mode de vie des gens. Le nombre des courants et des mouvements artistiques de cette époque nous montre à quel point tout est devenu rapide, plein et en excès. Cette circonstance préparait une terre fertile pour l’explosion des idées au siècle suivant, le XXe siècle.
Les premières années du XXe siècle marquent une époque de libération des pensées et des idées. Un des concepts qui étaient repensés et rénovés pendant cette époque, c’est la notion de beauté. Commençons par les mouvements artistiques, tels que le cubisme, le fauvisme, l’expressionnisme allemand etc., qui nous montrent une dimension ultérieure de la beauté. Dans le cubisme, l’artiste déconstruit les formes existantes pour en construire une autre, étrange et incompréhensible à nos yeux, mais qui peut montrer une sorte de beauté, une nouvelle forme de beauté. Le beau ne se trouve plus dans l’harmonie et l’équilibre, mais dans une nouvelle vision de tout ce qui est autour de nous. Dans l’expressionnisme, dans la peinture, le théâtre, le cinéma, la littérature nous ne trouvons pas la beauté telle que nous la trouvions auparavant, et ce n’est pas non plus la volonté de l’artiste/l’auteur.rice de nous la montrer.
Avançons aux années d’après la guerre où il existe une forme de désespérance et de rejet de tout ce qui est beau dans les créations artistiques et littéraires. Les œuvres créées pendant ces années sont comme un miroir de la réalité de leur époque, déconstruites, ruinées, sans logique. Un des premiers mouvements qui était une véritable réaction face aux ruines de la guerre, c’est le dadaïsme. Pour comprendre la pensée derrière dadaïsme, il nous suffit de lire une partie du Manifeste littéraire, un tract publié par Hugo Bell et Richard Huelsenbeck, qui forme la base de ce mouvement : « Nous voulons supprimer le désir pour toute forme de beauté, de culture, de poésie, pour tout raffinement intellectuel, toute forme de goût, socialisme, altruisme et synonymisme ». Plus nous avançons, plus nous voyons une pensée plus organisée dans les mouvements artistiques – littéraires. Dans le mouvement du surréalisme, qui apparaît peu après le dadaïsme, les artistes/auteurs.rices ne se limitent pas aux normes qui existent dans la vraie vie. Ils veulent inventer un nouvel univers auquel les règles de notre monde ne s’appliquent pas. Ils nous montrent la beauté telle qu’ils l’imaginent et non telle qu’elle existe.
Avant d’avancer jusqu’à la deuxième moitié de XXe siècle, analysons un exemple dans le monde du théâtre. Antonin Artaud, qui a introduit une nouvelle façon de faire du théâtre, “Le théâtre de cruauté”. Un théâtre où le.la spectateur.rice n’est plus dans son statut précédent, un.e simple observateur.rice. Artaud n’a pas la volonté de faire une mise en scène qui plaît au public, qui est beau. Selon lui, le théâtre doit posséder une action “immédiate et violente”, face à laquelle le.la spectateur.rice n’est pas un.e simple observateur.rice, mais il/elle est impliqué.e et choqué.e par ce qu’il est en train de voir.
En même temps, dans le monde de la littérature, un écrivain français rejette les normes de l’écriture de son époque, c’est Louis Ferdinand Céline, connu par son nom de plume, Céline. Il est surtout connu par l’utilisation de langage parlé, argot et néologisme dans ses œuvres, ce qui montre que la domination du langage soutenu et sophistiqué, une langue qui était considérée comme “belle” et “appropriée” pour une œuvre littéraire, est en voie de disparition.
Pendant les années après la seconde guerre mondiale, il y a, à nouveau, une explosion des genres et des mouvements artistiques et littéraires, parmi lesquels nous analysons deux. Commençons par le monde littéraire et théâtral, où la naissance d’un nouveau genre a déconstruit notre conception d’une écriture théâtrale: le théâtre de l’absurde. Les auteurs.rices de ce genre, parmi lesquels nous pouvons citer Genet, Beckett, Camus et Ionesco, ne construisaient pas une histoire avec un sens en particulier. Dans En attendant Godot, nous observons l’attente des deux hommes pour l’arrivée d’un mystérieux Godot, qu’ils ne trouveront jamais. Dans Rhinocéros de Ionesco, nous suivons l’histoire d’une ville où tous les habitants se transforment, au fur et à mesure, en rhinocéros, sauf le protagoniste. Dans ce nouveau genre, nous observons un rejet radical de toutes les normes établies auparavant pour écrire une pièce de théâtre qui doit plaire aux spectateurs.rices.
D’autre part, il y a également de nouveaux changements dans le monde artistique. Avec la croissance du mouvement du pop art, surtout en Angleterre et aux Etats-Unis, une sorte de banalisation de l’œuvre artistique est née. C’était un miroir d’un monde où les artistes vivaient, un monde qui était en train d’être envahi par la surconsommation et la banalisation des objets quotidiens. Les artistes de ce mouvement repoussent les limites de l’art jusqu’à un point où un artiste comme Andy Warhol présente son dessin imprimé d’une boîte de soupe comme une œuvre d’art. Encore une fois, nous voyons à quel point notre conception de l’art, qui une fois était considéré comme une œuvre sublime, de l’harmonie et de la beauté, était refondue.
Pour le dernier point, nous explorons un mouvement de fin des années 60 et 70, qui a marqué l’histoire de l’art, le mouvement de l’art conceptuel. Le concept derrière ce mouvement n’est pas compliqué à expliquer, l’artiste essaie de montrer, à travers son œuvre, le concept et le sens derrière. Il n’est plus question de la beauté physique et la représentation de l’objet en lui-même, mais tout était consacré pour montrer le concept. Un fameux œuvre de ce mouvement c’est le “One and three chairs” (“Une et trois chaises”) de Joseph Kosuth. Kosuth nous montre trois manifestations d’une chaise : une définition dictionnaire d’une chaise, une vraie chaise et une photo d’une chaise. A travers cette disposition, Kosuth nous interroge sur la nature de cet objet, et nous demande lequel des ces trois manifestations est une vraie chaise.
En conclusion, en étudiant les mouvements artistiques et littéraires du XXe siècle, nous voyons comment l’importance et la place de la notion du “beau” et du “bien” a complètement changé. Pendant ce siècle, les artistes et les auteurs.trices critiquent continuellement les normes établies dans l’institution pour créer une œuvre d’art où ils pouvaient faire leur propre expérience, en rejetant ces normes.
Bibliographie:
– La place du beau dans le contemporain : un regard sur la mode par Renata PITOMBO CIDREIRA, cairn.info
– Le beau par Yves MICHAUD , Encyclopaedia Universalis (universalis.fr)
