Tourisme, industries, dragage : SOS d’un animal en détresse

Cassandre SPANHOVE | Considérée comme l’une des sept merveilles de la nature par la fondation suisse New Seven Wonders Foundation, la Grande barrière de Corail est visible depuis l’espace et équivalente à la surface de l’Allemagne. Aujourd’hui, c’est l’une des attractions touristiques les plus populaires du monde : on y trouve, entre autres, près de 600 espèces de coraux différentes. Son attractivité est telle que l’économie australienne génère, grâce à elle, des bénéfices non-négligeables avoisinant plusieurs milliards de dollars.

Les conséquences d’une possible disparition du plus grand récif corallien du monde seraient catastrophiques. © Ignacio Palacios/Getty Images

Découverte par James Cook en 1770, la Grande barrière de corail située dans l’Océan Pacifique et au nord de l’Australie occupe 0.2 % de la surface océanique. Cet écosystème est long de 2300 km et s’étend de la surface terrestre à quelques dizaines de mètres de profondeur sur 344 400 km2. Depuis 1981, la Grande barrière fait partie du patrimoine mondial de l’UNESCO et plus spécifiquement du « Patrimoine mondial et diversité ». En effet, la convention du patrimoine mondial reconnaît certains biens spécifiquement pour leurs valeurs exceptionnelles de biodiversité. Néanmoins, elle est aujourd’hui menacée pour diverses raisons, la principale étant – inévitablement – l’Homme.

Tourisme et respect de l’environnement : antinomiques ?
Les coraux jouent un grand rôle dans l’équilibre de l’écosystème marin. Ils sont considérés comme des animaux marins dans la mesure où ils appartiennent à la catégorie des cnidaires : ils se caractérisent, en autre, par leur vie en association, leurs cellules urticantes et un système digestif en forme de sac. Ils fournissent un abri aux poissons, mollusques et crustacés et permettent également à certaines espèces de poissons de venir se cacher de certains prédateurs. Ensemble, ces récifs protègent les côtes en absorbant les vagues, ce qui réduit l’impact des typhons ou tsunamis. Les Maldives ou les îles Marshall, par exemple, sont formées sur un récif corallien qui les protège en partie de l’assaut de l’océan. En effet, ces récifs protègent également la faune et la flore marine. C’est par exemple un refuge pour les œufs de poisson face aux prédateurs. Les coraux sont également les gardiens de certains écosystèmes comme les herbiers qui poussent dans les fonds sableux ou les mangroves qui, abrités par les coraux, forment une véritable barrière de protection. En absorbant les vagues, les coraux permettent à la flore plus fragile de s’étendre, tandis que la mangrove dissimule les jeunes poissons et protège la côte de l’érosion.

La Grande barrière de corail (Australie), UNESCO Sustainable Tourism

Par son immensité et sa magnificence, cette structure vivante attire de nombreux touristes. Ce tourisme se développe peu à peu à partir de la fin du XIXe siècle, mais c’est au XXIe siècle que tout s’accélère. En 2019, 9,4 millions de touristes internationaux sont recensés, faisant de l’industrie touristique du pays un pilier majeur puisqu’elle représente à elle-seule 5,3% de l’emploi total en Australie, autrement dit 666 000 emplois. Le tourisme contribue alors 3,1% du PIB soit près de 60,8 milliards de dollars. Néanmoins, bien que fructueuse économiquement, la destruction des récifs coralliens est intrinsèquement liée au tourisme de masse dans cette région. Les activités touristiques détruisent les coraux de façon concrète : les visiteurs pratiquant la plongée ou la pêche se permettent de toucher et de ramasser les coraux, voire même d’ancrer leur bateau dans les récifs. D’ailleurs, des stations balnéaires ont même été construites et implantées à même la grande barrière de corail. Certaines de ces infrastructures jettent leurs eaux usées et déchets dans les eaux entourant les coraux, ce qui contribue à leur dégradation. Il s’agit donc là d’un cercle vicieux : le tourisme de masse contribue à la destruction des coraux, ce qui parallèlement affectera sur le long terme l’industrie du tourisme et par conséquent, l’économie australienne.

Excursion Plongée Barrière de Corail, Australie Backpackers

Des coraux anxieux

Corals stressed by hot water eject nourishing algae and can die without swift relief. Photograph: Alexis Rosenfeld/Getty Images

Bien que les coraux soient parvenus à s’adapter à leur environnement pendant des siècles, cet ensemble se retrouve aujourd’hui plus que menacé. Le changement climatique que nous vivons (et causons) en ce moment est beaucoup trop soudain et les coraux n’ont pas le temps de développer de nouvelles capacités d’adaptation. Face à ces menaces plurielles, en juillet 2021, l’IUCN, l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature, en concertation avec l’UNESCO, a demandé à ce que la Grande barrière soit placée sur la liste des sites « en péril ». L’Australie s’est fermement opposée à cette demande, dans la mesure où la majeure partie de son économie repose sur le tourisme découlant de la Grande barrière de corail. Toutefois, s’il n’y a plus de coraux pour protéger les côtes de l’érosion, c’est l’île toute entière qui finit par s’abîmer. D’ailleurs, ces trente dernières années, la température de l’eau a augmenté, ce qui a généré chez les coraux un « stress thermique ». Ce stress apparaît lorsque de fortes pressions inhabituelles (comme une hausse soudaine de la température) rompent l’équilibre du corail, conduisant ainsi à son blanchissement, voire à sa mort (encyclopedie-environnement.org)). En effet, la couleur des coraux renseigne sur leur état de santé. En 2016 par exemple, un 3e épisode de blanchissement des coraux est survenu suite à une vague de chaleur marine qui a touché la partie nord du récif sur 700 km, soit un tiers de sa surface. Cela causa la mort de 29% des coraux de la Grande barrière.

Quand l’homme s’y met… consciemment

Au-delà du réchauffement naturel de la planète, les activités anthropiques accentuent la détérioration des coraux. Parmi elles se trouvent la pollution, l’agriculture, la surpêche… L’Etat du Queensland (Australie), à côté de laquelle se trouve la Grande barrière de corail, est réputée pour son industrie sucrière. Toutefois, pour faire pousser la canne à sucre nécessaire à la production, l’industrie utilise des engrais qui se retrouvent ensuite dans la mer – de même pour les fertilisants dont se servent les agriculteurs pour faire pousser les céréales de leur bétail. Le problème ? Ces particules sont absorbées par les coraux. D’après un rapport de l’OCDE, « la qualité de l’eau entrant dans la grande barrière de corail soulèvent de grandes inquiétudes ». Il n’est cependant pas si simple de trouver une solution : si les entreprises diminuent l’utilisation des engrais, c’est la production et donc indirectement les employés qui sont touchés. C’est ici un grand débat économie / environnement et ce projet a pendant longtemps été retardé par des écologistes. 

Malgré ce conflit d’aménagement, le gouvernement australien a finalement tranché en 2019, en approuvant et en subventionnant le démarrage du plus gros projet de mines de charbon au monde dirigé par une entreprise indienne : Gautam Adani. Le projet prévoit d’agrandir le port d’Abbot Point et son exploitation de près de 60 millions de tonnes de charbon par an à exporter vers l’Asie, contribuant nécessairement au réchauffement climatique (rejet de 130 millions de tonnes de gaz à effet de serre). Afin de le mettre en place, les fonds marins sont dragués sur plus d’une cinquantaine d’hectares. Les mobilisations ont permis l’instauration de conditions comme la réduction de la surface de dragage, ou encore la consécration de 59 millions d’euros pour la protection des récifs. Le gouvernement sait ce qu’il a gagné mais est bien conscient aussi de ce qu’il a à perdre. Néanmoins, bien que des mesures aient été prises, des tonnes de déchets de dragage se transforment en beachrock*. Cela nuit à la fois aux récifs, mais aussi aux plages australiennes de la région (les beachrocks ne sont pas très esthétiques). Ainsi, les politiques de développement d’énergies fossiles continuent d’être développées, malgré les risques encourus. Aujourd’hui, l’Australie est l’un des plus gros producteurs et exportateurs de charbon du monde, le second en 2020, représentant alors près de 32,2% des exportations mondiales.

* roche sédimentaire qui se forme dans les littoraux via une sédimentation calcaire rapide (par les débris de coquillages, coraux

1. Stockage de charbon au port de Hay Point, dans l’Etat australien du Queensland, août 2009. REUTERS/HANDOUT (Le Monde) 
2. Beachrock cementation, Goana Island, British Virgin Island, Sciencedirect ©J.A.G. Cooper

En parallèle de ces activités industrielles, la surpêche et notamment les méthodes employées sont également problématiques. Ce ne sont pas les petits pêcheurs locaux qui abîment les coraux, mais plutôt les méthodes employées telles que les chalutiers lorsqu’ils rasent les fonds marins ; la pêche au cyanure qui consiste à pulvériser un mélange de cyanure de sodium dans l’eau afin d’étourdir les poissons s’y trouvant ; la pêche à la dynamite ou à l’explosif qui contribue directement à la destruction des coraux : ou encore la pêche Muroami qui consiste à frapper le corail à coups de bâton pour faire fuir les poissons et mieux les attraper ensuite.

Finalement, en moins de 30 ans, l’Australie a perdu près de la moitié de ses récifs coralliens et cela est en partie dû aux activités anthropiques. Le gouvernement fait donc face à un dilemme et se demande comment concilier protection de l’environnement, industrialisation et tourisme. 

Depuis mai 2022, l’ancien premier ministre conservateur australien a laissé sa place à Anthony Albanese. Il est membre du parti travailliste et promet, lui, de ne pas rester inactif sur les questions du changement climatique. Ce changement politique ouvre ainsi une nouvelle voie vers la protection environnementale mais aussi vers un tourisme durable. D’ailleurs, les scientifiques luttent eux-aussi en expérimentant sur la résistance des algues coralliennes afin de les greffer aux coraux les plus détériorés, et malgré ce scénario dystopique, aujourd’hui encore subsistent sur la planète des coraux préservés dans les profondeurs des océans.

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