MILCENT Matéo | Quel est l’avenir le plus probable pour l’Union européenne ? L’Union est-elle en passe de devenir un “super-état” de type fédéral comme les Etats-Unis ou du Canada ? Aujourd’hui, il n’en est rien, mais l’UE a la tête dans les étoiles à l’instar de son drapeau. Avec ses vingt-sept membres, sa monnaie commune et son Parlement, elle ressemble jour après jour à un état fédéral. Cependant, même si sa place est toujours plus présente dans la vie des citoyens européens, les nations membres sont encore souveraines, mais jusqu’à quand ? Des voix s’élèvent chez certains face à la peur de la perte de leur nation contre un géant auquel ils ne se reconnaissent pas.

L’Union, une évolution permanente
Banque Centrale européenne, Cour de justice de l’Union européenne, Service européen pour l’action extérieure… Toutes ces institutions éloignent peu à peu l’idée originelle que le Général de Gaulle s’était faite d’une Union européenne qui se fondait sur une “Europe des Nations”. Il la jugeait indispensable pour maintenir une fois pour toute la paix sur le Vieux Continent tout en en maintenant la souveraineté de chaque Etat.
L’Union européenne, tout comme Rome, ne s’est pas faite en un jour. Son histoire et sa jeunesse remontent déjà à plus de 70 ans. En revanche, elle n’a pas toujours ressemblé à ce qu’elle est aujourd’hui.
Son épopée commence en 1951 avec la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) visant à “rendre la guerre non seulement impensable, mais matériellement impossible” (1). Le traité est alors à des années lumières de nos multiples institutions actuelles et laisse une place totale à la souveraineté de chaque Nation qui la composait.
Elle prend un tournant important en 1957 avec le Traité de Rome et la création de la Communauté Économique Européenne (CEE). A partir de cet instant, l’aventure européenne prend un tournant en dépit des idées du Général de Gaulle. On ouvre petit à petit l’accès aux autres nations, on supprime les taxes douanières entre les Etats membres, puis on supprime les contrôles entre les frontières avec la création de l’espace Schengen ou on crée une monnaie commune qui se nomme l’Euro… Toutes ces avancées, qui sont loin d’être exhaustives, mettent toutes en cause quelque chose en commun : la souveraineté des Etats à agir sur un point en particulier.
L’Union Européenne n’a cessé de grandir aussi bien sur le plan des prérogatives que sur le plan des nouvelles adhésions. Elle est aujourd’hui dans le quotidien de tous les citoyens des pays membres. « Pas même la plus petite et la plus privée des pièces de votre appartement ne peut échapper au regard de la Commission européenne » (2) lisait-on dans un article de The Times. En effet, l’Union Européenne régit même le débit des chasses d’eau de toilette se trouvant en son sein. Ce qui est montré ici, c’est que l’Union Européenne est partout, tout le temps. Cette omniprésence entretient, voire amplifie la mécrompréhension des citoyens sur : qui possède réellement le pouvoir et son rôle par rapport aux États.
Un porte-voix indispensable
Le monde évolue et les besoins changent. L’idée principale visant à promouvoir la paix et la coordination entre les acteurs européens n’a plus grand intérêt dans notre siècle. C’est ce que toute personne aurait dit avant le mois de février 2022 et l’invasion Russe en Ukraine. La guerre est de retour sur le continent européen et personne n’a rien pu y faire, pas même les puissances européennes. Bien qu’aucun des belligérants n’appartiennent à l’UE, celle-ci est très engagée en faveur de l’Ukraine qui souhaite par ailleurs intégrer, elle aussi l’Union.
Il faut aussi voir que les grandes puissances d’hier ne sont plus celles d’aujourd’hui. Celles qui ont dirigé le monde durant des siècles, voire des millénaires, ne sont plus au centre des discussions. La France, l’Allemagne, l’Espagne, le Portugal ou bien le Royaume-Uni sont écoutés mais ont beaucoup moins de poids sur la scène géopolitique.
Le Royaume-Uni avec son Brexit l’a appris à ses dépens. Seulement trois ans après la mise en place du Brexit, le pays que l’on surnommait “empire où le soleil ne se couche jamais” un siècle auparavant n’est pas au beau fixe. Lui qui se voyait comme de retour sur la scène internationale en tant que “pays libéré de Bruxelles”(3) a pris une sacrée douche froide. Il a tant bien que mal essayé de concurrencer les grandes puissances, mais soyons honnêtes, c’est peine perdue face à deux superpuissances que sont les Etats-Unis d’Amérique et la Chine. La solution est alors trouvée en obtenant un accord fort entre les USA et le Royaume-Uni. Ce projet a alors immédiatement fait réagir le président français Emmanuel Macron affirmant que cela aurait le « prix d’une vassalisation historique »(4). D’autres se targuaient en ironisant sur les réseaux sociaux que le Royaume-Uni deviendrait un 51ème Etat des USA. Acteur important de l’UE ou “vassal” des USA, quel est le mieux ? Chacun a son avis sur la question, mais il est toutefois important de rappeler que l’accord bilatéral envisagé n’a jamais eu lieu. Il faut même voir que les relations se sont peu à peu dégradées avec l’arrivée de Joe Biden qui préfère un partenariat avec l’UE. Il qualifia même Boris Johnson de « clone physique et émotionnel de Trump »(5).
Il faut voir le cas du Royaume-Uni comme un exemple concret de ce qui se passe lorsque l’on quitte l’UE. Certes le Brexit n’est pas la catastrophe prédit par certains, mais Catherine Coron note que cela a mis le pays dans une « situation de faiblesse » car “le quartier d’affaires de Londres n’est plus la première place financière d’Europe »(6) et que Paris a pris le dessus – “les pays européens pris individuellement ont peu de chances de défendre avec efficacité leurs intérêts et leurs valeurs”. Et cela, les grandes puissances européennes comme la France ou l’Allemagne l’ont bien compris. Ainsi, ils poussent leurs coopérations via l’Union Européenne afin de rester compétitifs économiquement et peser un poids incontournable sur la scène internationale.
L’éveil inatteignable de l’UE
L’Union Européenne a grandi et est aujourd’hui en pleine crise d’adolescence. Certains la voient à l’agonie, d’autres la voient sur le point de devenir quelque chose de grand. Une chose est sûre, cela ne va pas se faire sans des décisions majeures pour que celle-ci soit considérée comme une “puissance adulte”(7). Plusieurs personnes imaginent cette maturité avec l’aboutissement d’un État fédéral. Martine Meheut ira même écrire que “l’Europe a vocation fédérale”(8).
Pour les fédéralistes européens, une Union Européenne souveraine et fédérale rimerait avec une plus forte solidarité entre les Etats. La crise sanitaire du Covid-19 a par ailleurs montré que l’UE pouvait s’unir face à une crise de grande ampleur et qu’elle savait se montrer juste. Pour la première fois, l’UE a mené une politique de véritable unité et a soutenu une dette commune entre tous les Etats. Les vaccins ont aussi été achetés de manière commune et ont été redistribués de manière équitable en fonction du nombre d’habitants par pays. Ces “décisions historiques”(9) permettent aux nombreux fédéralistes d’affirmer que l’Union Européenne est enfin prête à prendre son virage fédéral en prouvant qu’une unité est possible.
Une fédéralisation ne se fera cependant jamais sans une libéralisation totale du marché. Encore aujourd’hui, les pays européens possèdent pour la grande majorité de nombreuses entreprises qui sont donc publiques et qui ont le quasi-monopole sur leur secteur d’action. L’Union Européenne est fermement opposée à ce principe et pousse fortement les pays à renoncer au monopole. C’est le cas en France, par exemple avec la Société Nationale des Chemins de fer Français (SNCF), qui voit depuis peu la compagnie Trenitalia opérer sur son réseau, ou Engie qui n’a plus le monopole sur l’énergie et qui doit faire face à des groupes privés comme Direct Energie.
Ces mesures apparaissent comme bénéfiques pour le consommateur car cela tendrait normalement les prix vers le bas. Malheureusement, et ce même avant la période d’inflation que nous connaissons, ça n’a que rarement l’effet escompté. Cette augmentation des prix offre le sentiment à certains citoyens qu’ils sont “laissés pour compte”(10). Certains possèdent même ce sentiment en eux depuis 2002 avec le passage à l’Euro.
Il est aussi important de prendre en compte que les européens sont attachés à leur pays respectif et à leur culture : “l’attachement à l’Etat-nation et à la souveraineté sont des obstacles considérables à l’édification d’une Europe politique viable.”(11) Il sera donc véritablement impossible d’appliquer un fédéralisme comme le Canada ou les USA à l’Union Européenne. Chaque pays dans l’UE a une histoire très forte et singulière. Elle remonte souvent à des millénaires et est constituée de nombreux conflits entre les mêmes pays aujourd’hui membres et alliés. L’UE comporte 27 pays et pour certains, ils sont très éloignés culturellement. On ne retrouve que très peu de points communs entre la culture lituanienne et la culture portugaise par exemple. D’autres problèmes viennent encore comme la langue, en effet la majorité des pays membres possède sa propre langue et ne veut pas la perdre.
L’Union Européenne est sûrement prête en termes d’institution à devenir un État fédéré et a l’ambition de le devenir. Cela est évident compte tenu de son importance grandissante dans la vie des citoyens européens. Certes il faudra de très fortes politiques en sa faveur réalisées par les états, mais cela est possible. En revanche cette possible fédéralisation ne peut se faire et ne se fera pas sans l’avis du peuple qui la constitue. Il est évident qu’aujourd’hui le peuple n’est pas prêt à voir sa nation reléguée au second plan pour construire une super-nation. Finalement, il semblerait que le rêve d’une Europe fédérale demeure encore dans les bras de Morphée pour les décennies à venir..
Bibliographie:
1 : Déclaration de Robert Schuman, 1950
2 : EU’s ideal standard for lavatory flushing, David Charter, TheTimes, Traduction LesEchos
3 : Royaume-Uni : le Brexit, réussite ou échec économique ?, Elvire Fabry, Pour l’Eco
4 : Le Royaume-Uni post-Brexit va-t-il devenir le «vassal» des États-Unis? Claudia Cohen, Lefigaro
5 : Rencontre Biden-Johnson : les attentes démesurées du « clone de Trump », Corentin Pennarguear, L’Express
6 : Deux ans après, le Brexit a mis le Royaume-Uni « en situation de faiblesse » économique, Jean-Luc Mounier, France24
7 : Europe’s Coming of Age, Loukas Tsoukalis, 2022, Traduction LeGrandContinent
8 : L’EUROPE PEUT-ELLE DEVENIR FÉDÉRALE ?, Martine Meheut, Le Taurillon
9 : Europe’s Coming of Age, Loukas Tsoukalis, 2022, Traduction LeGrandContinent
10 : Europe’s Coming of Age, Loukas Tsoukalis, 2022, Traduction LeGrandContinent
11 : L’EUROPE PEUT-ELLE DEVENIR FÉDÉRALE ?, Martine Meheut, Le Taurillon
« Union européenne et ‘vocation fédérale' », L’Europe en formation, 2012
Europe, objectifs et obstacles : la question de la souveraineté, L’Europe en formation, Antonio Padoa-Schioppa, 2013
L’Europe et la question fédérale, Cahiers philosophiques, Ludivine Thiaw-Po-Une, 2014
