
Manon Escande | L’information ne vous a sans doute pas échappé : le cultissime film de Mathieu Kassovitz, La Haine, a été adapté en comédie musicale. Comme beaucoup, j’ai sauté sur les billets et me suis précipitée voir le spectacle à la Seine musicale. On attendait beaucoup de cette œuvre engagée et largement reconnue pour sa qualité filmique, mais qu’en est-il vraiment ?
Des tableaux statiques, une esthétique calquée.
Je dois avouer avoir été quelque peu déçue par une première partie qui semble se contenter de reprendre les scènes du film telles quelles, sans beaucoup y apporter. Certes, le projet tient sa promesse en incorporant à l’œuvre originale des numéros de danses et des chansons mais celles-ci sont finalement assez peu mises en valeur dans une scénographie relativement pauvre. On se retrouve en effet face à un dispositif qui pêche moins par sa simplicité que par son caractère statique. Les trois protagonistes se tiennent ainsi sur une scène au milieu de laquelle se trouve un socle mis en mouvement pour simuler la marche, devant un écran géant qui projette les décors. En somme, on a l’impression de voir le film mais de plus loin, en plus cher, et pas une adaptation scénique. Le recours à une succession de tableaux linéarise en effet l’intrigue et le média dramatique n’est que peu exploité et repose essentiellement sur l’apport esthétique d’images dont le contraste est augmenté, donnant un air irréel (ou trop réel ?) aux décors. On appréciera cependant le clair-obscur initial ainsi que la projection de la caméra de smartphone sur écran géant donnant lieux à des scènes comiques, bien que répétitives.
Une actualisation comique et politique
Mais le spectacle se rattrape, et bien, en remplissant finalement son rôle d’adaptation. Au-delà de mises à jour purement culturelles (mention de l’IA et de Jordan Bardella), le comique est réinvesti et transformé. On retrouve de nombreuses scènes cultes du film mais on ajoute aussi en comique en investissant la scène qui permet d’approfondir les jeux de lumière, de caméra et de voix. Le comique de caractère est lui aussi amplifié, Samy Belkessa accentue en effet la démarche et le parler caricatural de son personnage Saïd ; il investit la scène à la façon d’un véritable terrain de jeux, bondissant d’un bout à l’autre du plateau, n’hésitant pas à crier et à utiliser le peu d’éléments de décors présents sur scène.
Finalement, on saluera l’engagement politique de l’adaptation qui ne se contente pas de réaffirmer le propos de Kassovitz mais va plus loin en faisant de la pièce une application du manifeste politique qu’elle constitue presque.
On retrouve d’abord un souci de représentation constant tout au long du spectacle. Le personnage de la petite amie de Vinz est incorporé à l’œuvre tant pour représenter la voix des femmes dans ce conflit souvent envisagé comme essentiellement masculin. Femmes en tant que compagnes. Femmes en tant que victimes de sexisme et de racisme. Femmes en tant que personnages en lutte. De la même façon que le spectacle tente de se rendre plus féministe, il souligne plus que l’œuvre originale, la place du racisme. Le personnage d’Hubert semble de fait, mieux caractérisé et on entendra des paroles telles que « Imagine il était grand. C’était juste un gosse. Imagine il était blanc. C’était juste un gosse. ». On trouve aussi un avertissement contre la montée croissante des mouvements fascistes : les skinhead de l’œuvre originale deviennent des sympathisants néonazis et est dénoncée une « justice abîmée par de la merde identitaire ».
Paris VS La banlieue, une société divisée
L’écran géant projette de nombreux décors au cours de la pièce, parmi ceux-ci les rues de Paris qu’arpentent nos trois protagonistes. Le Paris projeté semble d’abord inaccessible, auréolé d’une lumière irréelle et d’un graphisme qui souligne son caractère factice. Cependant, au cours du spectacle les contours de la ville projetée s’adoucissent et s’estompent à mesure que les personnages se l’approprient. Paris est donc à la fois le lieu du luxe, où vit Astérix qui déclare, comme si cela n’était pas évident à la vue de son appartement haussmannien, « La cité pour moi c’est du passé », et le lieu d’un regroupement possible. L’occasion de faire tomber les barrières sociales : « on est la France même si nous-même on s’exclut ». Le gap n’est pas insurmontable, et le metteur en scène semble nous inviter à le franchir, en se révoltant contre la mise au banc des banlieues, toujours aussi peu accessibles en transport et dans lesquelles une voiture autonome refuse de se rendre.
La pièce s’attache en effet aussi à rendre hommage à la « culture street ». L’accent dit « banlieusard » des personnages principaux a été conservé bien sûr, ainsi que le décor au milieu des bâtiments de cité. Ont été ajoutées des scènes de rues aussi bien que des musiques de cultures diverses. Une scène en particulier peut rappeler la célèbre “America” de West Side Story qui oppose par un numéro de danse, femmes et hommes des Sharks sur fond de musique latine. La Haine fait en ce sens plus penser à la version de 2021 de West Side Story réalisée par Spielberg, en ce que chacune de ces adaptations tient à représenter la vie de quartier et met en valeur l’enrichissement culturel que peut représenter la vie en communauté. L’ajout le plus jubilatoire étant sûrement le mélange d’Edith Piaf, d’Aya Nakamura et de 13 block dans un morceau mêlant « Fuck le 17 », « Non je ne regrette rien » et « Pookie ».
Le caractère militant de la pièce se traduit ensuite par un hommage rendu aux victimes de violences policières à travers la projection d’archives de marches blanches après l’assassinat d’Adama Traoré et manifestations du mouvement BlackLivesMatter. Cet hommage est continué par de petites références disséminées tout au long du spectacle « oublie jamais », « pas en 95 ». Est également convoqué un fort imaginaire révolutionnaire sur fond de « Chant des partisans » et de voitures en feu. On ne peut bien sûr s’empêcher, en assistant à cette dernière scène, de penser à la période des Gilets Jaunes, lors de laquelle les gaz lacrymogènes entouraient comme sur scène, des militants tout de noir vêtus. Le spectacle se positionne à cette occasion contre le concept de violence légitime exercée par la police (« leur uniforme de merde qui leur donne le droit de tuer »).
Un spectacle à la croisée du manifeste politique et de l’historique militant
Finalement, il est question à plusieurs reprises de la stratégie militante à aborder. On trouve ainsi dans la pièce aussi bien “un appel au bordel” (« ce monde ne respecte que le feu »), c’est-à-dire à la désobéissance civile, qu’une dénonciation du militantisme passif qui ne passerait que par des marches blanches et des posts sur les réseaux sociaux, qu’une défense des positions pacifistes, qu’une dénonciation de la « gauche caviar ». Est particulièrement dénoncée une forme d’hypocrisie dans la passivité des réactions aux violences policières, ainsi la minute de silence en hommage à Abdel est troublée par une musique enfantine en fond : cette forme de réponse aux événements n’est pour beaucoup qu’une mascarade, une posture qui n’est pas continuée en dehors de la scène sociale et des réseaux sociaux. Les contradictions des personnages sont mises à jour par leurs pairs dans une dialectique constante finalement tranchée par le dernier tableau qui brise le 4e mur avec une adresse directe au public désigné comme « spectateurs » et « théâtreux ». Lors de cette adresse finale les comédiens passent en revue de nombreux faits politiques récents, l’opération « place nette » entre autres, et concluent sur un appel au « vivre ensemble » redéfini tel qu’une mobilisation solidaire contre le fascisme grandissant. Ils rendent ainsi aux spectateurs toute leur agentivité citoyenne et leur donne toute la légitimité nécessaire à la lutte avec l’injonctif « faut qu’on brise le narratif ».
En conclusion, La Haine jusqu’ici rien n’a changé est une comédie musicale de son époque, qui, si elle rend hommage à l’œuvre originale, cherche à s’en détacher progressivement pour redéfinir son message politique et l’adapter à la France de 2024. Ainsi, si on retrouve un tragique certain dans le spectacle, qui mériterait son article à lui tout seul, une place est faite à l’espoir et plus encore à l’action individuelle et collective. La comédie musicale est avant tout une défense de la démocratie par le bas, un appel à la mobilisation et une revalorisation de la culture street par un jeu de retournement du stigmate et un comique travaillé. Si la première partie du spectacle s’enlise dans une reprise quasi mot pour mot de l’œuvre originale, la seconde partie réjouira les militants et amoureux du rap. Le média lyrique est finalement probablement le mieux exploité permettant à la fois représentation et débats militants, déjouant de cette façon l’idée selon laquelle le rap est un genre apolitique ou le prétendu des jeunes pour la politique. Contre l’apathie, La Haine s’inscrit dans un véritable imaginaire révolutionnaire absolument jouissif et nécessaire au maintien de la cohérence d’une œuvre toujours d’actualité. Un seul mot d’ordre : « personne ici n’a réussi grâce à la haine » ; « c’est ensemble qu’on s’élève ».
