Justine. E.D. Gautier | Malgré l’héritage des paralympiques, le handicap devient un “portefeuille” oublié.

Après les paralympiques, l’espoir d’un “héritage” mettant en lumière la condition du handicap naissait au sein des concernés. Cet espoir se transforma en déception voire en indignation suite à l’annonce du nouveau gouvernement de Michel Barnier, le 21 septembre dernier : “Moins de quinze jours après la clôture des jeux paralympiques, le handicap disparaît des intérêts du gouvernement” (Bernard Jomier, sénateur de Paris). En effet, il n’y avait ni ministre, ni ministre délégué, ni secrétaire d’État : il était résolu que ce soit le ministre de la Solidarité, de l’Autonomie et de l’Egalité qui se charge de ce dossier “12 millions de personnes ne méritent pas un ministre […] comment imaginer que Paul Christophe, sans secrétaire d’état dédié, pourra suivre tous les dossiers de ce ministère titanesque ?” (Collectif Handicap sur X).
Le 27 septembre, en réponse à l’indignation des associations et aux articles des médias, Michel Barnier nomme Charlotte Parmentier-Lecocq comme ministre déléguée aux personnes en situation de handicap. D’après Marie Mollet, interrogée par Radio France, Matignon se défendait en affirmant “avoir oublié ce portefeuille” car, selon un député du LR, M.Barnier voulait “finir vite”, une “omission révélatrice” selon Marie-Noëlle Lienemann, ancienne sénatrice. Ce rappel de l’actualité des précédentes semaines amène alors à se questionner sur la considération que les différentes structures et institutions portent sur la question du handicap en France.
Des efforts ?
Des approches sont effectuées. Le 18 février 2022, la conférence des métiers de l’accompagnement social et médico-social promet de revaloriser les accords du Ségur de la Santé du 13 juillet 2020, comme la “prime Ségure”, d’un montant de 183€ net mensuels aux professionnels dans le domaine médical et médico-social, comme reconnaissance post-covid. La conférence amène également la création d’un complément de traitement indiciaire (CTI).
La même année, le 26 avril 2023, la conférence nationale du handicap assure une amélioration de l’accessibilité, une égalité des chances dans la scolarité et le travail entre les individus en situation de handicap qui en sont capables et ceux qui ne sont pas dans cette situation ; une égalité qui serait assurée par des “pôles d’appui” et un accompagnement individuel (ce qui amènerait la création de nouveaux métiers dédiés à cet accompagnement), par une adaptation parfaite de cinq universités et des groupes de travail pour chaque ministère, pour la Conférence Nationale du Handicap (CNH).
Des aides aux personnes invalides sont également mises en place : A.. Luneau, secrétaire et employé administratif dans un cabinet comptable de 43 ans, diagnostiqué d’une CMT (Charcot Marie tooth) et interrogé à l’occasion de cet article, affirme recevoir une pension d’invalidité par compensation, ne pouvant travailler à temps plein.
Des efforts suffisants ou des acteurs condamnés à “se débrouiller” ?
Un sondage a été soumis à des parents d’enfants d’un IME en Île de France, il se compose de deux sondages : un pour les parents d’enfants ayant un handicap moteur, et le deuxième est réservé aux parents d’enfants qui n’ont qu’un retard mental. A la question : “Sur une échelle de 1 à 10, à quel niveau estimez-vous les efforts faits par le gouvernement pour le confort de votre enfant ?”, répondue au total par 25 personnes sur 26, les notes s’élèvent globalement entre 0 et 6.
Sondage réservé à la mobilité réduite
Sondage réservé au retard mental
Pourquoi ces notes ? Les réponses les plus données sont par rapport à l’oubli temporaire d’un ministre du handicap : “rien n’est mis en place, on avait même pas de ministre, ça veut tout dire…”, “nos enfants sont les « oubliés » par l’état et complètement laissés en marge” ; des mesures et aides peu convaincantes dans l’application : “des mesurettes” ; du manque de structures adaptées pour enfants et adultes handicapées sur le plan quantitatif et qualitatif : “il y a certes des structures mais insuffisantes en quantité et qualité des prestations” ; ainsi que de leur manque de place.
Ainsi, les structures adaptées… manqueraient d’adaptabilité ?
GEPso a effectué une “enquête flash”, entre novembre 2023 et février 2024, sur trente établissements et services sociaux et médico-sociaux (ESSMS) publics.
Selon leur étude, le budget est restreint : 87 % des structures étaient en déficit à la fin de 2023 ; d’ailleurs, 52% de ces structures comptaient un taux de déficit supérieur à 5% en 2023. Selon d’autres réponses à d’autres questions de l’enquête, ces déficits sont causés par un effet ciseau (augmentation des besoins pendant que la trésorerie de l’entreprise diminue, causant un épuisement des réserves).
De plus, les aides et les compensations financières semblent insuffisantes: 90% des établissements interrogés ne ressentent pas de bouclier tarifaire (aide pour la hausse des dépenses en gaz et en électricité sous certaines conditions comme le nombre de salariés, le chiffre d’affaires,etc…). Sur le plan de l’individu, A. Luneau évoque les aides de la MDPH qui sont retirées du jour au lendemain.
Ces difficultés amèneraient des sacrifices, notamment dans le recrutement de professionnels : 86,67% des répondants (26 établissements) affirment être en manque de professionnels ce qui impacte la majorité d’entre eux (93% des 26).
Ces chiffres se coordonnent avec les réponses des parents du sondage : sur vingt-quatre répondants, dix-huit qualifient le budget limité et vingt-deux qualifient le personnel comme insuffisant en nombre (et en qualité au vu des autres réponses).
Sondage réservé au retard mental
Sondage réservé à la mobilité réduite
Jusqu’à la discrimination et à la violation des droits fondamentaux ?
S’ajoute effectivement à cela la discrimination banalisée que subissent les personnes concernées par rapport aux entreprises et aux structures allant jusqu’au non-respect de leurs droits qui leur revients : droit d’accès au travail, d’accès au logement, d’accès à la santé et à la sécurité, d’accès aux transports, etc.. Notamment dans les articles 11, 15 et 31 de la charte sociale européenne de Strasbourg.
Le 17 avril 2023, le Conseil d’Europe dénonce la violation des droits des individus en situation de handicap par l’Etat français.
“Après quatre cent CV donnés je n’ai reçu que des réponses négatives, la raison est simple, quand on marque RQTH reconnaissance en qualité de travailleur handicapé, les employeurs ont peur d’embaucher une personne handicapée alors que les employeurs ont des aides de l’état.” affirme A..Luneau. L’accès au travail est donc restreint et les embauches sélectives quand il s’agit de personnes en situation de handicap : selon le Baromètre Agefiph-Ifop de 2023, une enquête publiée en décembre 2023 et réalisée entre le 4 et le 25 septembre de la même année soumise à 8 677 personnes au total, environ 50% des recruteurs sont prêts à engager une personne en situation de handicap sans accompagnement de l’association Agefiph-Ifop, 72% sont prêts à le faire si un accompagnement avec l’association se fait car 62% d’entre eux trouvent que embaucher une personne en situation de handicap est une charge mentale en plus.
L’accès à la scolarisation est peu respectée non plus lorsqu’on regarde l’interview d’Antoine Mazzoni, étudiant à la Sorbonne, par le média Brut organisé par la journaliste Emma Camins : l’accès au bâtiment pour les fauteuils roulant se fait par le local à poubelle, l’accès aux amphithéâtres ne lui permet que d’avoir une place désavantageuse, en hauteur et sur le côté, ses demandes d’aides sont ignorées, etc…
L’accès au logement se présage également peu facile“ beaucoup de propriétaires avaient peur car je n’avais pas de salaire à temps plein” affirme A.. Luneau.
Parallèlement au travail et au logement, l’accès aux transports en commun est une charge à ajouter aux concernés par le handicap : bien que des mesures sont mises en place comme le “Cap Handéo, service mobilité” qui promet 27 000 collaborateurs qui accompagnent les personnes en situation de handicap, des problèmes persistent
Tout d’abord, l’accessibilité est peu présente ni imposée dans les gares : “rien n’est adapté. Exemple : cet été j’ai voulu aller aux paralympiques mais le rer comme le métro ne sont pas assez adaptés” écrit A.Luneau et 52,6% des vingt parents soumis au sondage réservé à la mobilité réduite rencontrent des difficultés dans les transports de manière récurrente : seule la ligne 14 de Paris est entièrement adaptée ainsi qu’une vingtaine de gares.
Selon une étude de 2011 évoquée par “Parigo” de France Bleu, il est impossible que toutes les stations deviennent accessibles et que de grands travaux s’emploient au même titre que les métros londoniens, notamment les stations dites “historiques” pour cause de risque d’effondrement et de coût des travaux. En 2023, on compte environ 10% du métro comme accessible. Un plan est toutefois lancé par Valérie Pécresse et Pierre Denise, délégué spécial du handicap dans la région Île de France : “le métro pour tous”, mais qui nécessite 15 à 20 milliards d’euros de budget.
Et, dans les gares accessibles, les problèmes sont libres d’exister également, les parents interrogés évoquent notamment les problèmes suivants : pannes d’ascenseurs, pas de rampes sur les escaliers, écart ou marche entre le bus/RER et le quai, places handicapées utilisées, sièges insuffisants, etc…
Parallèlement, des travaux se font sans résolution de ces problèmes : Nicolas Mérille, conseiller national de l’accessibilité APF France Handicap, interrogé par “Parigo”, évoque notamment les travaux de la station de métro Place d’Italie qui ont duré six à huit mois pour rénover les escalators sans ajouter d’ascenseurs : “Le paramètre de l’accessibilité n’a pas du tout été pris en compte” selon Nicolas Mérille.
Enfin, évoquons l’accès à la santé. A la question “Sur une échelle de 1 à 10, à quel niveau estimez-vous l’adaptabilité des structures médicales pour votre enfant ?”, les vingt-cinq répondants attribuent une note entre 1 et 8 pour cause de matériel peu voire pas adapté (brancard, toilettes,…), bâtiment pas adapté, personnel peu formé au (poly)handicap.
En conclusion, malgré quelques efforts institutionnels et gouvernementaux, la prise en compte et l’adaptabilité des structures et de la société de la question du handicap est largement insuffisante, compliquant ainsi la vie de 12 millions de personnes et allant jusqu’à la violation de certains articles de la charte sociale européenne. Après les jeux paralympiques, les concernés par la question du handicap en France auraient aimé que cette considération du handicap se prolonge sous la forme d’un héritage social et non comme le souvenir d’une attention occasionnelle.
