Musk, le dauphin illégitime ?

Lina B. Otsmane | Entre tweets complotistes, fake news, et démonstrations d’une amitié soudaine avec le président récemment élu des États-Unis, nous allons tenter de définir quels sont les enjeux de la victoire de Trump pour Musk qui s’est positionné en tant qu’acteur majeur de ces élections. Et dans quelle mesure l’instrumentalisation de plus en plus fréquente des espaces médiatiques au service de messages politiques se confronte-elle à des limites démocratiques ?

Jasper Jones, Drapeau blanc, Peinture et collage, 1955, 198.9×306.7 cm,  Le metropolitan museum of art, New York City

UN ENGAGEMENT STRATÉGIQUE 

Entre le 5 octobre et le 5 novembre, période décisive des élections présidentielles américaines, Elon Musk publie en moyenne une centaine de tweets par jour sur X, plateforme acquise en 2023 par le milliardaire. C’est dix fois plus que lors des précédentes élections, où pourtant Donald Trump était déjà annoncé comme candidat, et où Musk avait annoncé prendre parti pour les démocrates. Mais alors, qu’est ce qui a participé à ce retournement de vote ?

Dans ses tweets, Elon Musk affiche un soutien indéfectible au parti républicain, mais pas seulement : parmi les 3 247 messages publiés sur le sujet, on trouve un éventail hétéroclite de contenus. Certains expriment un soutien clair à Donald Trump, tandis que d’autres visent à critiquer et discréditer le parti démocrate, les médias, ainsi que Kamala Harris, la principale adversaire de Trump. Il convient également de mentionner la diffusion de fake news ( les démocrates encourageraient l’immigration illégale dans le but de gonfler leur électorat) et de théories du complot (on peut lire que les immigrés mangeraient les animaux de compagnie des américains,  Musk publie également une vidéo où il suggère que les problèmes techniques des machines à voter Dominion, constituent de la fraude, sans mentionner que selon la même source, ces problèmes n’affectent pas le choix des électeurs. Il vient renforcer ici une rumeur existant déjà depuis 2020).  Malgré les démentis d’experts sur la plateforme, ces affirmations ne sont pas supprimées.

En plus de mettre la plateforme où se déroule la majorité du débat public américain au service de son favori, il participe au façonnement de l’opinion publique, transformant sa préférence personnelle en engouement populaire. Deuxième plus gros donateur de la campagne trumpiste, il la soutient à hauteur de 120 millions de dollars, profitant ainsi du système de financement des campagnes présidentielles américaines pour s’imposer en tant que pivot central de ces élections.

Il lance également une tombola promettant 1 million de dollars par jour à quiconque signerait des pétitions soutenant des mesures conservatrices. Difficile de ne pas y voir une forme d’abus de pouvoir où les récompenses financières servent à orienter l’opinion publique en faveur d’intérêts politiques précis, flirtant avec des mécanismes de favoritisme et de l’achat d’influence.

Les réseaux sociaux représentent un outil précieux pour l’évangéliste de la tech, que ce soit pour témoigner de son soutien ou pour adopter une position féroce défensive contre les adversaires. Il finance avec des sommes conséquentes la campagne. Il est avant tout un entrepreneur, un homme d’affaires qui se définit lui-même comme visionnaire et penseur du futur, mais alors, quel retour sur investissement attend-il ?

POUR QUELS INTÉRÊTS ? 

Les positions climatosceptiques du nouveau président des États-Unis pourraient sembler incompatibles avec celles d’un fervent défenseur de la voiture électrique. Pourtant, les deux hommes semblent avoir trouvé un terrain d’entente :

L’idéologie de Elon Musk conjugue un technocapitalisme fondé sur l’innovation technologique comme moteur de transformation économique et sociale, et un libertarianisme prônant une réduction des régulations étatiques afin de laisser place à des solutions décentralisées et pilotées par des acteurs privés.  C’est précisément en son nom qu’il a racheté la plateforme anciennement dénommée Twitter, l’achat du réseau social étant motivé par son désir de préserver les libertés individuelles. Il orientera ainsi son vote vers des positions qui lui sont d’une part familières : une taxation et législation minimales ainsi qu’un libre-échange sans intervention de l’État.

D’une autre part, il dirigera son vote vers des positions qui lui sont avantageuses : Musk a partagé son désir de mettre en place des coupures budgétaires, jusqu’à 2000 milliards de budget. Il a annoncé vouloir les prélever auprès du financement des agences gouvernementales, dont 19 d’entre elles ayant lancé des enquêtes à son encontre, ses prises de positions sont ici explicitement corrélées aux avantages qu’il peut tirer. Sa tout juste nomination à la tête d’un ministère créé pour l’occasion, celui de l’efficacité gouvernementale, est-elle un renvoi de balle de la part du président des États-Unis ?

Il y sera notamment chargé, accompagné de Vivek Ramaswamy, de lutter contre la bureaucratie et couper dans les budgets du gouvernement fédéral, ce qui provoque dores et déjà des conflits d’intérêts, les sociétés signées Musk ayant touché des sommes s’élevant à 15 milliards de dollars en dix ans de la part des instances gouvernementales.

En somme, l’homme le plus riche de la planète semble avoir tout intérêt à s’inscrire dans la mouvance conservatrice. Pourtant, une question agite l’opinion publique, notamment sur Twitter : Musk a-t-il l’ambition de se lancer en politique ? Souvent décrit comme le « dauphin de Trump » ou encore « le véritable vice-président », il fait l’objet de telles étiquettes dans des médias influents comme RTL ou The Guardian, et même par des figures politiques de premier plan, à l’instar de l’ancien président François Hollande. Toutefois, cette hypothèse mérite d’être nuancée. Sa nationalité sud-africaine l’empêche de briguer la présidence des États-Unis. De toute manière, une telle ambition semble improbable : l’influence qu’il exerce déjà en tant qu’acteur clé du monde économique et politique dépasse largement ce que pourrait offrir une fonction présidentielle.

INFLUENCE ET PERSUASION 

Le milliardaire d’origine sud-africaine détient une telle influence qu’elle en devient difficilement mesurable, jusqu’où veut-il l’étendre ? Et pour quelle fin ?

En effet, l’homme dispose de plusieurs casquettes : c’est d’abord l’homme le plus riche du monde, cette incarnation du “self-made man” lui confère une légitimité auprès du public, il est alors considéré comme un leader d’opinion, détenant un pouvoir de persuasion important auprès du public.

Sa position en tant que patron de Space x lui octroie la possibilité de négocier directement avec les gouvernements du monde entier, son réseau de satellites Starlink permet une connexion internet presque permanente à l’armée ukrainienne. Plusieurs incidents ont mis en lumière un Elon Musk presque… diplomate: il propose en février 2023 un plan de paix dans lequel la Crimée resterait russe, et demande à l’armée américaine de prendre le relais par la suite. Trump préférant une approche plus distante du conflit, la position de Musk pourrait créer des ambiguïtés entre les deux hommes. Ces actions montrent un Elon Musk jouant un rôle inédit de négociateur global, flirtant avec la diplomatie internationale.

En tant que CEO de Twitter, il a directement la main sur l’algorithme qui façonne les interactions entre les utilisateurs. Le réseau social est un outil privilégié des personnalités politiques, des journalistes et des militants radicaux, offrant un espace de libre expression. Il reflète la société de manière biaisée, amplifiant les voix les plus outrées et contestataires. Pourtant, il reste un lieu clé de formation de l’opinion, où s’affrontent les principaux leaders d’influence. À la fois symptôme et moteur de la polarisation politique, il joue un rôle central dans le durcissement des débats au sein des démocraties occidentales.

David Chavalarias, mathématicien et chercheur au CNRS, s’intéresse à l’impact des réseaux sociaux en politique. Il a étudié l’algorithme de X, révélant qu’avant le rachat par Elon Musk, la plateforme favorisait 32 % de plus les contenus dits toxiques (injurieux ou menaçants) par rapport aux contenus ordinaires. Après son arrivée et le licenciement d’une grande partie des modérateurs, la plate-forme accordait jusqu’à 50% de visibilité supplémentaire à ces contenus négatifs. Ce type d’études n’est plus autorisé par l’entreprise depuis février 2023. Le chercheur dénonce à travers ses observations une manipulation de la réalité proposée aux utilisateurs, les réseaux sociaux étant certes façonnés par ceux qui les utilisent, mais ils façonnent à leur tour nos perceptions. Ils fragmentent l’espace commun en petites communautés très homogènes. Chaque communauté partageant les mêmes idées se retrouve dans une bulle de filtre  qui l’isole et empêche la formation d’une opinion réfléchie. Concept développé par Eli Parisier dans son livre The Filter Bubble: What the Internet Is Hiding from You, une bulle de filtre désigne un environnement numérique où un algorithme sélectionne les contenus en fonction des préférences et des habitudes de l’utilisateur, limitant ainsi son interaction avec des perspectives divergentes. Elles peuvent présenter un risque pour la démocratie en exposant constamment les utilisateurs à des contenus alignés sur leurs croyances. Elles renforcent leurs biais et limitent leur accès à des perspectives divergentes. Elles favorisent également une vision simplifiée de sujets complexes, exacerbent la polarisation des idées et affaiblissent la capacité des citoyens à comprendre et à discuter des enjeux de société de manière nuancée.

MENACE À LA DÉMOCRATIE 

Les réseaux sociaux sont le nouvel épicentre de l’information, auparavant reléguée et suivie à la télévision, presse papier et d’autres moyens traditionnels. Selon Pew Research, 54% des adultes américains déclarent qu’ils tirent une partie de leurs informations des réseaux sociaux. Ces espaces formés à partir des données personnelles des utilisateurs placent ces derniers sous un prisme minutieusement sélectionné par un algorithme, qui lui-même dépend de l’environnement et de la culture imposés par l’entreprise qui le détient. Le rachat de la plateforme préférée des américains pour s’informer par un milliardaire s’inscrit dans une tendance mondiale de monopole de la presse par les grandes fortunes, Jeff Bezos a par exemple racheté le Washington Post en 2013. L’achat de la plateforme X permet à Elon Musk non seulement d’avoir accès aux données des utilisateurs, mais aussi d’influencer et de prendre possession d’un espace de discussion, d’échanges, ainsi que de modeler les processus de créations et celui de la formation de l’opinion publique. L’acquisition de plateformes médiatiques par des personnalités puissantes comme Elon Musk soulève des questions fondamentales pour l’avenir de la démocratie. En concentrant un tel pouvoir d’influence entre les mains d’un seul individu, le risque de manipulation de l’information et d’exploitation des algorithmes pour des intérêts personnels ou politiques devient une menace concrète. La capacité à orienter les débats publics, à polariser les opinions et à enfermer les utilisateurs dans des bulles de filtre met en péril la pluralité des idées et l’intégrité des processus démocratiques.

En définitive, la victoire de Donald Trump aurait des implications stratégiques pour Elon Musk, tant en raison de leurs positions partagées sur la régulation minimale que des divergences potentielles. Trump pourrait renforcer un climat favorable au technocapitalisme, permettant à Musk de poursuivre ses ambitions sans restrictions réglementaires majeures. Cependant, si Musk est parfois décrit comme le « dauphin illégitime », son influence dépasse l’affiliation politique américaine, il agit davantage en acteur global capable d’orienter le curseur de l’opinion publique. Leur alliance pourrait toutefois être mise à l’épreuve par des visions contrastées, notamment sur des questions de diplomatie internationale ou d’éthique.

Sources : 

“Trump’s Ukraine Foreign Policy Approach.” Politico, 11 Sept. 2024, www.politico.com/news/2024/09/11/trump-ukraine-foreign-policy-approach-00178595.

Chavalarias, D., Bouchaud, P., & Panahi, M. (2023, October 5). Crowdsource audits of Twitter’s recommender systems. Retrieved from https://rdcu.be/d2gZ1

Beckers, Brieuc, Léa Sanchez, Elisa Bellanger (motion design), et  Adrien Vande Casteele. “Comment Elon Musk a Dopé la Campagne de Donald Trump.”, 8 Nov. 2024, https://www.lemonde.fr/international/video

1 commentaire

  1. Merci pour cet article.

    Personnellement, bien que loin d’être avec Trump et/ou Musk, je n’y vois que ce que l’on voit depuis très longtemps : l’information diffusée (et orientée) par les puissant.es. Qu’iels soient politiques ou financiers.

    En France, l’information officielle a (toujours ?) été politisée :

    si vous lisez l’huma, vous y trouverez des influences socialistes, fortement communistes, plutôt à l’opposé de la ligne éditoriale du figaro.

    si vous regardez TF1 ou FranceTV, vous n’y verrez pas les mêmes sujets, ou pas traités de la même manière

    Bernard Tapie a été homme d’affaires puis politicien, Emmanuel Macron a été banquier d’affaires avant d’être président.

    etc …

    et cela dure depuis …

    Il ne faut pas croire que les gens qui pensent différemment sont des idiots. Ils sont comme nous, ils prennent des infos chez les spécialistes, chez les journalistes, chez les voisins, … Puis ils votent avec ce qu’on leur propose.

    Musk et Trump s’allient parce que c’est leur intérêt. Heureusement, sinon, ce serait inquiétant pour leur santé mentale. Et au vu de leurs réussites, autant économiques et politiques, je doute qu’ils soient stupides.

    En bref, pour moi, rien de nouveau.

    Que ceux qui donneraient une information impartiale lèvent la main.

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