Lire et relire « l’Education Sentimentale »

Roxane OSOUF | Dans une de ses correspondances avec son amie et poétesse, Louise Colet, Gustave Flaubert déclare : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attaches extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style »1

C’est dans cette continuité que Flaubert écrit l’Education sentimentale commencé en 1845 et achevé en 1869. Les bornes temporelles de son œuvre sont caractéristiques d’une époque historique marquée par la fin de la monarchie de Juillet, la révolution de 1848 et la Seconde République. Le protagoniste, Frédéric, un jeune bachelier de dix-huit ans, s’installe à Paris, où il se confronte à un monde en pleine effervescence socio-économique et politique. À travers sa relation complexe avec Mme Arnoux et ses rencontres avec des figures marquantes comme Hussonnet, Dambreuse, Rosanette ou encore Deslauriers, il va peu à peu voir ses idéaux s’effondrer, comme sous l’effet d’une chape de plomb, dans un décor historique tumultueux. Loin de se réduire à un simple chef-d’œuvre stylistique, L’Éducation sentimentale s’inscrit dans un dialogue subtil avec l’Histoire, en éclairant d’un jour nouveau les tensions et les désillusions de son époque.

Le travail historique de l’écrivain

L’écriture de l’Education Sentimentale repose sur un travail de documentation minutieux, presque chirurgical. À l’instar de Madame Bovary, le travail de lecture, de recherche, a pour objectif de réunir des documents tels que des plans, des cartes géographiques, des livres historiques et des journaux, afin de constituer un fonds documentaire de sources primaires qui servira à l’écriture.

Cependant, ce travail n’est pas tant une quête laborieuse de vérité que l’art de saisir le réel pour le sublimer, en l’intégrant au service de la beauté esthétique. Pour Flaubert, l’enjeu réside dans la restitution d’une réalité historique, sociale et économique, tout en l’entrelacant avec les actions des personnages, qui se meuvent au cœur d’une intrigue capitale. Loin d’être un simple décor, l’histoire se fait ainsi le souffle même de l’action, modelant les destinées et les passions des individus.

Le langage comme support à la pensée historique : le non-sens de l’Histoire mis en mots

Chez Flaubert, le langage n’est pas seulement un outil narratif ; il sert à élaborer des idées et à éclairer le sens de l’Histoire. Le lecteur interprète la vie des personnages en fonction d’attentes ou encore d’intérêts inconscients, ce qui permet d’accéder à plusieurs niveaux d’interprétation. Pour autant, si la représentation des faits permet bien d’attribuer du sens aux actions, on pourrait attendre de l’auteur qu’il devance le sens du texte qu’il donne à lire. L’auteur nous fait accéder à un bout de savoir sur la vie de Frédéric, les échecs rencontrés et les relations qu’il a nouées. À cet effet, Pierre-Marc de Biasis explique : « L’itinéraire de Frédéric Moreau […] raconte bien l’Histoire d’un jeune homme qui accomplit un apprentissage du temps historique, de l’existence sociale et de la vie amoureuse, mais sur le mode déceptif de l’échec généralisé. »2

L’ambition de Flaubert, qui consistait à écrire un roman « sur rien », ne doit pas être interprétée, comme d’aucuns pourraient le penser, comme l’aveu d’une œuvre dénuée de substance. Au contraire, elle s’avère être une réflexion poignante sur la manière dont ses personnages, et en particulier Frédéric, échappent à l’Histoire et à leur propre destinée. Là où l’Histoire défile, eux restent étrangers à son grand mouvement, se contentant d’une existence où les enjeux profonds, à la fois historiques et personnels, leur échappent. C’est dans cette absence de prise sur le monde que réside le vrai drame de leur vie. À ce titre, il est intéressant de relever l’étymologie du pronom indéfini « rien » qui vient du latin res, et qui désigne la « chose ». L’action du récit révèle justement l’échec intrinsèque de Frédéric à avoir prise sur son existence. Cet échec est esthétisé par la forme du style flaubertien. C’est bien l’écriture qui, en organisant l’intrigue avec ses discontinuités, joue le rôle de contenant aux deux histoires – celle de Frédéric et celle partagée par l’Humanité. C’est ce partage de l’histoire, à la fois individuel et universel, par le truchement de la narration, qui constitue la fresque historique déployée.

Ainsi, l’Histoire n’est jamais très loin dans l’intrigue. Si celle-ci est source de jugement, de dénonciation, elle participe de la construction et des comportements de ses personnages. En effet, on relève certains passages qui trahissent cela. Frédéric se heurte au réel. Il existe un gouffre entre son intériorité ses idéaux et le principe du réel.

Un incohérente continuité : une Histoire omniprésente

Le lecteur, à l’instar de Frédéric, se trouve pris dans une oscillation constante entre les rôles d’acteur et de spectateur face à l’Histoire. En la déformant, en y insérant les désillusions de ses personnages, Flaubert tisse une fresque historique marquée par la vacuité et l’absence. Lieux chargés de symboles, objets du quotidien et émotions semblent se transformer en signes d’un éloignement inexorable, jusqu’à enrober le texte tout entier d’une atmosphère de retrait et de vide, où chaque geste semble se dissoudre dans l’indifférence du monde. Ce sont ces tableaux successifs que le lecteur est invité à interpréter, dans une Histoire saisie sur le vif. C’est d’ailleurs tout l’art de l’écrivain comme le décrit d’ailleurs Flaubert dans une lettre à Louise Colet en juin 1853 : « L’artiste doit tout élever ; il est comme une pompe, il a en lui un grand tuyau qui descend aux entrailles des choses, dans les couches profondes. Il aspire et fait jaillir au soleil en gerbes géantes ce qui était plat sous terre et ce qu’on ne voyait pas. »3

Crédit image: la couverture du livre de l’édition Livre de poche
  1.  Correspondance à Louise Colet, 16 janvier 1852
    ↩︎
  2. DE BIASI, Pierre-Marc, Gustave Flaubert : une manière spéciale de vivre, Grasset, Paris, 2009 P 286 ↩︎
  3.  Lettre à Louise Colet du 25 juin 1853
    ↩︎

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