Réconcilier dignité humaine et liberté de la presse

Diane ROUX BEAUME | Merci à la déléguée interministérielle de nous avoir invitée à cette conférence des plus intéressantes et nécessaires, qui recrée le dialogue entre les médias, le public et les victimes.


Le 17 octobre 2024, je me suis rendu à l’Assemblée Nationale, salle Colbert. Un impressionnant tableau se dressait devant nous, derrière une estrade. La conférence avait pour but d’interroger le rapport des victimes et proches de victimes aux médias : pour pouvoir approcher les nombreux aspects et points de vues autours de la question, la conférence se divisait en deux parties : dans un premier temps, des personnes s’installent sur l’estrade, leurs noms devant eux, l’air grave pour certains. Des proches de victimes et victimes s’apprêtent à parler de leur expérience et du drame qui fit basculer leur vie. Un otage de l’attentat du 13 novembre 2015, un père d’une victime de féminicide (meurtre sur conjointe), deux mères de bénévoles  humanitaires victimes d’un attentat au Niger, une avocate dont le frère fut victime d’une fusillade à Marseille, enfin, la femme de Dominique Bernard, tué il y a un an par un extrémiste religieux dans son école, alors qu’il y travaillait comme professeur. 

De douloureux souvenirs nous sont alors racontés. Les témoignages se rythment en deux temps, l’événement traumatique puis la relation aux médias. Et les résultats ne sont pas fameux : tous se plaignent du relais trop rapide de l’information : à titre d’exemple, ce papa à découvert à travers le journal local le décès de sa fille, avant qu’il ne soit prévenu par la police. Le harcèlement par certains journalistes auprès des familles et la chasse au « scoop » exaspère. A l’ère des réseaux sociaux, le sujet s’étend quant à l’ingérence des réseaux sociaux et du relais de l’image. Des photos, des vidéos des victimes décédées, sont relayées sur les applications classiques, mais aussi sur des sites d’extrême droite, suprémacistes blancs, des pages Télégramme. « Double peine » pour les proches, les images sont instrumentalisées à des fins politiques et malhonnêtes. Quel rôle jouent les professionnels des médias dans les traitements médiatiques aussi délicats ?  

Dans un second temps, plusieurs professionnels des médias et de la santé ont pris la parole pour expliquer l’ambiguïté et la responsabilité qu’ont les journalistes et médias dans le traitement médiatique de certains événements, notamment en ces temps de guerres intenses au Moyen Orient, en Afrique ou en Europe. Faut-il tout montrer ?

Jérémie Bride, entre autres psychologue en cellule psychologique d’urgence psychotraumatologie au CHU de Nice, nous prévient de la fragilité extrême des victimes de catastrophes et de la nécessité rapide de prise en soin. La difficulté provient du clash de la temporalité et des intérêts : les victimes qui viennent de vivre l’inconcevable (attentat, agression, catastrophes naturelles) et le besoin d’informations et explications pour la presse. Faut-il vraiment interroger des victimes en état de stress dépassé, sous l’émotion et la sidération à l’entrée du CAI (Centre d’Accueil des Impliqués) ? Est ce que cela constitue une information et un point de vue conscient et réfléchis, si tenté que la victime ait intégré ce qui lui était arrivé. La course au scoop ne respecte ni les impliqués et victimes, ni les lecteurs qui reçoivent des informations parfois fausses.

Le journaliste et Secrétaire du Conseil de déontologie journalistique et de médiation (ODI) Pierre Ganz, rappelle que l’éthique est différente du droit. Le journalisme doit arbitrer entre informer et obligation de respecter la vie privée, vérifier les faits. Respect du public et ne pas montrer des images sanglantes, au dépend du « scoop ». La déontologie du journalisme doit absolument respecter les personnes en état de vulnérabilité, et être constamment interrogée pour ne basculer ni dans le voyeurisme, ni dans l’atteinte à la liberté d’information. L’émotion ne doit pas être le moteur du journalisme.

La professeure de l’université Paris 8 en Information-Communication, Sophie Jehel, a étudié longtemps avec ses étudiants la relation à l’image gore, sujet essentiel à l’heure où les réseaux sociaux regorge d’images non modérées, et où des fils d’actualités destinés au gore pullulent sur Télégram. Elle observe différentes réactions : adhérence par croyance, adhésion par sidération, adhésion par jouissance. Certains y sont indifférents, témoignage d’une banalité du gore. D’autres préfèrent ne pas cliquer par peur de complicité du relais de vidéos. La génération réseaux sociaux doit s’interroger sur sa consommation des images, notre visionnage est un témoin de plus dans la violation de la dignité humaine d’une victime. Alexandra Louis, déléguée interministérielle à l’aide aux victimes auprès du ministre de la Justice finira sur les mots de Camus : “ Un journaliste libre, en 1939, ne désespère pas et lutte pour ce qu’il croit vrai comme si son action pouvait influer sur le cours des événements. « Il ne publie rien qui puisse exciter la haine ou provoquer le désespoir.”

Laisser un commentaire