Nourhan Chouari | ‘Girl’s Math’, ‘Girl Dinner’… la tendance, ou trend ‘I’m Just a Girl’, ou « je suis juste une fille », a atteint son apogée en 2024 sur les réseaux sociaux, notamment sur Tik Tok et Instagram. Les utilisatrices montrent en quoi le fait «d’être une fille » peut expliquer certains de leurs comportements. À première vue, cette tendance semble innocente et fait même rire. Mais en réalité, si on l’analyse d’un peu plus près, on comprend qu’elle pourrait ne pas être sans conséquences sur la manière dont les femmes se perçoivent, et sur le regard que la société peut poser sur elles.
Il est vrai que cette tendance est amusante et la musique entraînante nous reste en tête. Et il faut le dire, ces publications pour les femmes et par les femmes peuvent créer un sentiment d’appartenance, en mettant en scène des situations que seules les femmes semblent vivre et comprendre. Cela permet de créer des liens, et de renforcer la sororité.

Alors, en quoi cette tendance pose-t-elle problème ?
Les internautes postent par exemple leur ‘Girl Dinner’, dîner qui est souvent bien en dessous de leurs besoins nutritionnels, à en juger les publications qui montrent ces « dîners de fille ». Quant au ‘Girl’s Math’, c’est une manière de décrire la façon dont les femmes gèrent leur argent. « Si quelque chose coûte moins de cinq euros, c’est gratuit. Si je paye en espèces, je ne le vois pas sur mon compte bancaire, donc c’est aussi gratuit ». Certaines se montrent après avoir eu des mésaventures avec leur voiture ou même après des accidents de la route, en affirmant ‘I’m Just a Girl’. Cela sous-entend qu’elles sont incapables d’être responsables au volant, parce que cela serait inhérent au fait d’être une femme.
Ainsi, cette trend joue sur des stéréotypes qui collent à la peau des femmes depuis bien trop longtemps, et les amplifie souvent. En effet, ces stéréotypes sont véhiculés par des femmes elles-mêmes, ce qui participe d’une certaine manière à leur validation. De plus, cette tendance est maintenant bien ancrée dans l’espace virtuel. Résultat : elle est propagée à l’échelle mondiale, sur tous nos écrans. Tout le monde y a accès, et plus spécifiquement les adolescent.e.s. Cette audience, plus facilement influençable, pourrait intégrer le fait que les femmes sont synonymes d’une dépendance naturelle, d’irresponsabilité, et qu’être une femme est une raison suffisante pour ne pas avoir un minimum de connaissances ou de compétences.
Être surexposées à ce genre de contenu a a fortiori un impact sur la manière dont les utilisatrices se perçoivent, et sur la façon dont la gente féminine est perçue en général. Une étude de l’Université de Montréal datant de 2023 a d’ailleurs démontré que l’exposition aux réseaux sociaux de façon déraisonnable a un impact mesurable sur la santé mentale, notamment sur celle des jeunes, et sur leur estime d’eux mêmes.
Il y a également un détail surprenant concernant la musique utilisée pour accompagner cette trend. I’m just a girl, in the world’ (« je suis juste une fille dans le monde »), c’est le refrain qu’on entend toujours en fond de ces vidéos. Il vient de la chanson Just a Girl du groupe No Doubt, sortie en 1995 et chantée par Gwen Stefani.
Les paroles de cette chanson sont manifestement féministes, contrairement à ce que peut laisser penser cette trend. Gwen Stefani y dénonce tout ce que les femmes peuvent traverser à cause des effets du patriarcat et de la misogynie. Contradictoire, non ? Voici un court extrait qui le démontre très bien :

Cause I’m just a girl, I’d rather not be
Parce que je suis juste une fille, et je préfèrerais ne pas l’être
‘Cause they won’t let me drive late at night
Parce qu’ils ne me laissent pas conduire tard le soir
Oh, I’m just a girl, guess I’m some kind of freak
Oh, je suis juste une fille, j’imagine que je ne suis qu’une espèce de curiosité ‘Cause they all sit and stare with their eyes
Parce qu’ils s’assoient tous en me fixant des yeux
Oh, I’m just a girl, take a good look at me
Oh, je suis juste une fille, regardez moi bien
Just your typical prototype
Juste votre prototype typique
(…)
I’m just a girl in the world
Je suis juste une fille dans le monde
That’s all that you’ll let me be
C’est tout ce que vous me laissez être
Ici, la chanteuse dénonce clairement les problématiques qu’elle rencontre, comme toutes les femmes, « parce qu’elle est juste une fille ». Elle dénonce le harcèlement et les attentes stéréotypées vis-à-vis des femmes. « Être une fille », c’est tout ce qu’une femme peut être. Gwen Stefani déclare qu’on ne la voit qu’à travers son genre, et rien de plus.
Ce n’est donc pas une chanson qui renforce les stéréotypes, mais qui les utilise, de manière sarcastique et ironique pour mieux les dénoncer. Alors, que penser de cette trend ? Évidemment, elle n’a pas besoin d’être bannie. Elle reste tout de même un espace d’expression pour les femmes qui peuvent partager leurs expériences, ce qui permet de s’identifier à elles. Parfois même cette tendance est un très bon moyen pour les femmes de montrer ce qu’elles subissent au quotidien parce que ce sont des femmes, comme le harcèlement sexuel et les discriminations basées sur le genre. Certaines s’en servent aussi pour faire de la sensibilisation autour des problèmes gynécologiques, comme le syndrome pré-menstruel ou le syndrome des ovaires polykystiques. L’essentiel, c’est de toujours garder un esprit critique quant à ce que nous consommons sur les réseaux sociaux, et de comprendre que même si tout cela est virtuel, l’impact sur nos vies et notre vision du réel n’est jamais à négliger.
