Salon de l’Agriculture et politiques : histoire par les phrases

Aurélien PARET | Alors que débute samedi la 62e édition du Salon International de l’Agriculture, cet événement iconique de la ruralité paysanne s’impose, une nouvelle fois, comme un passage incontournable de la vie politique française. Créé en 1964 par Edgar Pisani, ministre de l’Agriculture sous le quinquennat Pompidou, le Salon est devenu un lieu où, à travers de petites phrases, les responsables politiques ont modelé leur image. Ainsi, de François Mitterrand à Emmanuel Macron en passant par Jacques Chirac ou encore José Bové : histoire politique du Salon par les phrases.

Mitterrand, l’absent du Salon.

Traditionnellement, le président élu se rend au cœur de la plus grande ferme de France. Toutefois, François Mitterrand reste aujourd’hui l’unique chef de l’État faisant exception à la règle. Durant deux septennats, il ne s’est jamais rendu au Salon de l’Agriculture. « Laissons ça à Chirac », aurait-il glissé, donnant à ses détracteurs un argument de poids pour souligner l’idée d’un désintérêt du président sur les questions agricoles. « Michel Rocard se débrouillera très bien », le socialiste prendra l’habitude de laisser son ministre de l’Agriculture se prêter au rendez-vous, dans un contexte relationnel déplorable avec la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles), marquée par des attaques sexistes suite à la nomination d’Edith Cresson au ministère de l’Agriculture en 1981.

L’incontournable Chirac.

A contrario, la figure emblématique du Salon se révèle incontestablement être Jacques Chirac. Abonné fidèle de ce déplacement, il ne manquera qu’une seule édition en 40 ans de vie politique. Corrézien, amoureux de la flore – « La pomme est un fruit sympathique et je l’observe tous les jours » – , admiratif de la faune – « Ce ne sont pas des bovins, c’est des chefs-d’œuvre », Chirac cultive un attachement dévolu à l’agriculture française, qui lui vaudra des bains de foule à rallonge au sein des pavillons. Appuyé par un vote rural historiquement de droite, sa posture stratégique d’un homme concerné par l’agriculture se révélera être payante lors de son accession à l’Élysée. Le 5 mai 2002, il s’impose très largement chez les agriculteurs  avec 83 % des suffrages exprimés, contre 17 % pour Le Pen.

Un œuf au crâne ? C’est le folklore.

Crédit : BFMTV

Si Chirac semblait faire corps avec le Salon de l’Agriculture, ses successeurs héritent d’une relation bien plus fragilisée. Quelques mois avant son élection, lors de la campagne présidentielle de 2017, l’ancien ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, est parti en terrain hostile à la conquête du soutien paysan. Identifié comme un technocrate éloigné du peuple et de la ruralité, sa visite, notamment chahutée par un lancer d’œuf – « C’est le folklore » déclarera le futur président – lui permettra de se rapprocher du monde paysan et d’étaler ses promesses agricoles jusqu’auparavant inconnues du grand public. Il a défendu , par exemple, son « plan de transformation agricole », promettant d’investir 5 milliards d’euros afin de moderniser les exploitations ou encore de « réviser toutes les normes inutiles », offrant aux agriculteurs des promesses ambitieuses. En parallèle, cette déambulation restera marquante dans l’histoire du Salon suite à la présence controversée de François Fillon, fraîchement visé par des accusations judiciaires, déambulant à la fois sous les slogans « Fillon en prison ! » des agriculteurs et « Fillon président ! » de quelques militants LR venus en renfort. 

Le Salon, lieu d’attaques politiques et de dérapages.

À rebours de ces mises en scène politiques, José Bové, militant syndicaliste et homme politique français, deux fois élu député européen chez Les Verts, choisit la rupture. En 2007, le militant fait fronde en organisant un contre-salon de l’agriculture dans le Larzac : « ce n’est pas en tapant sur le cul des vaches qu’on défend l’agriculture ». Loin de l’incandescence parisienne, il dénoncera la folklorisation médiatique de l’agriculture et jugera la venue des politiciens inutile car inopérant le reste de l’année face à la question agricole.

La Porte de Versailles devient ainsi, le temps d’une semaine, une tribune politique à part entière, offrant à ses acteurs une opportunité de lâcher quelques tacles aux oppositions. Dans ce cadre, en 2013, durant une visite plus que chaotique, François Hollande n’hésitera pas à s’amuser de son prédécesseur après la question d’une enfant : « Sarkozy ? Eh ben tu ne le verras plus ! », alimentant encore le mythe d’une rivalité entre les deux hommes. Dans un climat parfois tendu, (facilité par une forte consommation d’alcool?), les allées du Salon capturent des moments de lâcher prise incontrôlés comme en février 2008 lorsque Nicolas Sarkozy lâcha « casse-toi pauv’ con » à un visiteur dédaigneux de lui serrer la main. L’expression, alors devenue virale, est abondamment reprise et détournée par les oppositions politiques. Cette séquence a durablement entaché la vie politique de l’ex-président de l’UMP, qui reviendra de nombreuses fois sur ses paroles admettant qu’il avait « abaissé la fonction présidentielle » (La France pour la vie – 2016).

Entre bottes de paille et bétail, le Salon de l’agriculture réunit donc chaque année les grands coqs de la politique française. Lâchés dans une basse cour propice aux prises de bec, chacun tente de marquer les esprits et de conquérir le vote populaire. Toutefois, dans un contexte de proximité, loin des discours policés et des mises en scène maîtrisées, la ferme expose les postures, les maladresses et parfois les excès. Qui donc, cette année laissera échapper la petite phrase qui marquera les allées ?

Laisser un commentaire