Wiame AMSIDDER | Dans le Paris d’aujourd’hui, où les tendances défilent presque aussi vite que les métros, les friperies séduisent une clientèle très large, attirée par l’idée de dénicher des pièces originales ou de payer moins cher . Au cœur du Marais, quartier où le vintage et l’expérimentation stylistique sont omniprésents . Deux adresses très fréquentées Kilo Shop et Hippy Market revendiquent une démarche écologique que les clients observent et évaluent , surtout face à une fast fashion toujours dominante .
Chez Kilo Shop, situé en plein Marais, l’ambiance frappe tout de suite : couleurs vives sur les portants, éclairages de spotlights qui passent du chaud au froid, musique anglaise en fond, et une légère odeur poussiéreuse typique des vêtements déjà portés. Les clients s’attardent devant les rangées mêlant Bershka, Mango, Old Navy, Levi’s, Adidas, Uniqlo ou Jennyfer. Beaucoup viennent pour “trouver des choses plutôt originales”.
Chloé, jeune étudiante affirme : « C’est plus facile de trouver des choses un peu originales et pour les prix souvent », tandis qu’une autre étudiante met en avant l’accessibilité : « Parce qu’on peut trouver des pièces de qualité et pas très chères ou à des prix plus raisonnables. » Certains tentent d’acheter moins : « J’essaie de limiter ma consommation de vêtements, mais ça dépend vraiment des collections. » D’autres résument la seconde main en un mot : « Recyclage », ou encore « Le fait que quelqu’un l’ait porté avant ».
Derrière cette ambiance colorée, le discours professionnel est plus nuancé. Un des responsables de la boutique Kilo Shop reconnaît : « Je suis désolé, de mon point de vue, c’est juste un argument commercial un peu pour faire vendre. » Il souligne un paradoxe : « Ça peut arriver que ça vienne de magasins de prêt-à-porter style H&M […] je trouve ça paradoxal qu’on se retrouve aujourd’hui avec des articles H&M. » , ce constat rejoint FashionNetwork, qui souligne que le boom de la seconde main ne neutralise pas toujours les logiques de surconsommation textile .
Plus loin dans le Marais, chez Hippy Market, un employé se montre encore plus direct : « Éco-responsable ? Non, pas du tout. » Pour lui, tout se joue dans la logistique : « On envoie des vêtements français au Japon, en Australie et vice versa . […] On dépense de l’énergie pour le transport. ». Son analyse rejoint celle d’Éconogy Project, qui souligne que la seconde main n’est durable que si la logistique reste courte et maîtrisée. Le manager, sollicité pour s’exprimer, a quant à lui refusé de prendre la parole, marquant un léger recul et une certaine crispation au moment de la demande.
Chez Hippy Market, l’ambiance est radicalement différente : décor chargé de fleurs, de plantes, de mannequins rétro, odeur marquée de cuir et musique douce. Les prix y sont plus élevés, les vêtements soigneusement sélectionnés, et la fast fashion quasiment absente. Les clients y valorisent le réemploi : « Là, on reprend du déjà fabriqué. » Joe, habitué des friperies insiste : « C’est de la seconde main, ça permet de se resservir de trucs presque neufs. » Après plusieurs interviews que j’ai faites , certains clients et clientes apprécient même la créativité permise par ces pièces : « Ça permet de refaire à sa façon, découper, créer. » Un caissier rappelle enfin une perspective plus traditionnelle : « Ce n’est rien de nouveau, étant donné que ça a toujours existé. Avant, un vêtement n’était jamais jeté. »
Au fil des observations dans ces deux boutiques du Marais, un équilibre fragile se dessine : si la seconde main prolonge réellement la durée de vie des vêtements et permet d’éviter qu’une partie d’entre eux ne finisse prématurément en déchet, elle ne freine pas nécessairement la production massive de la fast fashion, car la présence d’articles issus de grandes enseignes et la rotation rapide des collections peuvent entretenir l’idée qu’il est toujours possible d’acheter davantage, même à prix réduit, ce qui transforme parfois l’argument écologique en levier commercial plus qu’en engagement structurel.
Ainsi, la seconde main ne règle pas tout, elle peut certes prolonger la vie des vêtements, mais son impact dépend surtout de la façon dont elle fonctionne en coulisses et des choix faits par celles et ceux qui y consomment.
Sources:
- Interviews réalisées par Wiame Amsidder en Novembre 2025
- FashionNetwork : Ultra fast fashion et seconde main, moteurs de la surconsommation d’habillement (2024)
- FashionNetwork : La seconde main est-elle vraiment un modèle vertueux ? (2024)
- ADEME : Gisement et valorisation des déchets textiles en France
- Oxfam France : Conseils mode éthique et seconde main
- France Culture : La mode seconde main : solution durable ou greenwashing ?
