Safia HAOUAR | Marah Khaled al-Za’anin est une jeune femme palestinienne de 18 ans qui transforme sa tente à Gaza en veritable galerie d’art. Comme une expression de sa souffrance face au massacre génocidaire de Gaza, Marah Khaled affirme que son art deviendra témoin de son existence. Ses oeuvres marqués par une esthétique sombre et décalée n’ont besoin que d’un peu de charbon pour faire l’état d’un peuple palestinien plongée dans un chaos.

La violence a enseigné l’art pour Marah Khaled.
Imaginez partir de chez vous, fuir la violence, pieds nus comme si votre vie en dépendait, mais que l’endroit où vous fuyez est lui aussi à son tour, fuis et craint. Pourriez-vous envisager de vous échapper indéfiniment, et peut-être vous rendre compte que c’est votre existence le problème. C’est pourtant l’histoire de Marah Khaled, une jeune artiste palestinienne à Gaza. Forcée de quitter sa maison à Beit Hanoun de multiples fois avec sa famille, elle se retrouve à devoir vivre dans un ancien abri scolaire dans le quartier d’al-Rimal, à Gaza.
L’environnement n’est pas ce qui va arrêter les doigts de Marah puisqu’elle transforme sa maison, une modeste tente, en une véritable galerie d’art. Pourtant, du haut de ses 18 ans, Marah n’a jamais étudié l’art. C’est en réalité dans les conditions misérables de la situation à Gaza qu’elle trouve, ou plutôt que la guerre la trouve.
Au milieu des cris, de la famine imposée, des maladies non soignées ou simplement des bombardements “habituels”, l’horreur n’a pas encore détruit l’espoir. La résistance est aussi dans la survie, et la survie est au cœur des dessins et des toiles peintes par Marah. Alors que tout le monde dort, elle arrive à trouver le temps de dessiner et de tenir son crayon pour créer des moments de beauté. Manque d’électricité ? Elle se contentera du flash du téléphone de son frère. Manque de matériel ?Elle se restreindra au charbon du feu de cuisine et à l’encre de vieux stylos.
Ses œuvres du mur au plafond, rien n’échappe à l’extension de sa souffrance. Marah capture la tragédie avec un pinceau, et fait de son “domicile” un refuge contre la peur. Son encre dépasse la question esthétique avant même de faire une seule trace sur le blanc d’une toile. N’ayant parfois même pas accès à une seule miette de pain, ou une seule goutte d’eau, elle rend suffisant une seule larme d’encre pour témoigner.
“Je n’ai jamais appris l’art par contre c’est la guerre qui m’a appris l’art” – Marah Khaled
Une résistance mémorielle face à l’indifférence du monde.
Alors que l’art porte plusieurs fonctions, pour Marah il est avant tout là pour témoigner. La jeune artiste demeure dans l’incompréhension. Dans un message qu’elle rédige au nom d’une cagnotte lancée pour aider sa famille, Marah dit ne pas comprendre que des bruits aussi terrifiants que les bombardements et des cris incessants d’appel à l’aide peuvent être aussi silencieux pour le monde. L’art ne fait pas de bruit, il invite à une expérience visuelle, et si le silence est la réponse du monde, alors Marah ne se fera pas entendre, elle se fera voir.
Elle annonce que si sa mort fera d’elle une martyre, ses dessins seront là pour le rappeler. Son encre est une preuve qu’elle a bien marcher sur cette terre, bien qu’elle n’a fait que la fuir avec ses jambes. Toutes les émotions négatives et l’horreur dont Marah fait face trouvent leur exutoire, son témoignage hurle sur une toile : sa peinture devient une poésie parlante.
En utilisant l’art pour résister au silence et survivre à Gaza, sa lutte insiste sur l’importance des Palestiniens en tant que peuple et représente sur des portraits les histoires de chaque être humain.

“Mon art est le seul témoin de ce que j’ai vécu en pleine guerre” – Marah Khaled
“Je ne suis pas la seule survivante de l’holocaust, mes peintures sont aussi des survivantes et des témoins des crimes des sionistes” – Marah Khaled
Des oeuvres qui mettent au coeur les enfants de Gaza
La jeune artiste trouve sa muse dans l’histoire que porte chaque palestinien dans le camp, une histoire dont certains en garderont des séquelles physiques pour toujours. Marah, bien qu’elle survive dans la peur, ne tremble pas pour dessiner l’horreur d’une jambe amputé, de corps squelettiques, d’un enfant devenu aveugle ni même du sang des nouveaux nés, devenus des nouveaux morts. On constate par ailleurs que son art porte peu de couleur pour ne pas dire aucune. Le manque de matériel en est une cause mais le noir et le blanc reflette egalement l’armertume et la dure realité qui l’entoure.

Traduction du texte qui accompagne le dessin “Mon rêve était de devenir un joueur de football comme mon père mais pour tout les deux, nos rêves se sont terminés, nos rêves meurent avec l’amputation de nos jambes”
Bien qu’on retrouve majoritairement des portraits palestiniens dans sa galerie, d’autres de ses dessins ont surtout une portée métaphorique. Son œuvreThe Soul That No One Heard ou encore Alive in Death permet de témoigner du visible de Gaza mais aussi de l’invisible, de la souffrance de l’âme qui n’a pu être capturé par Marah que par l’art. Des visages déformés, moroses dans un brouillard noir prenant racine dans le corps accroupi d’un survivant. Son stylo est un remède contre l’anesthésie empathique.


L’art est un moyen de survie économique pour Marah et sa famille
La beauté est loin d’être seulement esthétique, ou politique, elle est également une question économique pour Marah et sa famille. En collaborant avec Pangée Magazine, un magazine d’art indépendant français, elle a réussi à faire éditer un recueil de ses œuvres pour en récupérer l’entièreté des bénéfices et aider sa famille à survivre.
Malgré sa situation critique, la jeune palestinienne trouve la force de dessiner des sourires et de l’amour. Elle organise également depuis peu des ateliers de dessins en invitant les enfants de Gaza à chercher eux aussi un échappatoire à leur souffrance.
Parfois la résistance est faite sans arme, parfois la lutte se trouve dans le bruit silencieux de dessins peints de larmes et de vies.
“Parce que nous méritons la vie – en tant qu’êtres humains” – Marah Khaled

Traduction : “Aujourd’hui, Mohammed ne voit rien : ni lumière, ni couleurs, pas même son propre visage. On lui a tout volé, l’occupant a détruit ses rêves, il a perdu la vue”
Vous pouvez retouver Marah Khaled, son art ainsi que son histoire et celui du peuple palestinien sur son instagram : @marahza91

