Gisèle Pélicot, nouvelle icône du féminisme ?

Elisa GUIDARELLI | A l’occasion de la sortie du livre de Gisèle Pélicot et sa co-autrice la journaliste Judith Perrignon, je consacre un article sur cette nouvelle figure du féminisme: un sujet qui me tient particulièrement à coeur. Et la joie de vivre, sorti aux éditions Flammarion ce mois de février 2026 lui permet de raconter sa vie avec son ex-mari et son cheminement pour tenter de comprendre ses agissements – et la domination masculine en général -. 

En effet, la septuagénaire est la survivante de viols par soumission chimique de grande ampleur dans la petite commune de Mazan dans le sud de la France. En 2025, l’affaire a retenti dans le monde entier avec le procès aux assises d’Avignon (Vaucluse) où une cinquantaine d’hommes étaient jugés notamment pour tentative de viol, viols aggravés, agressions sexuelles en réunion et détention d’images à caractère pédopornographiques.

La France et l’opinion publique prennent conscience de ces hommes agresseurs plus banals les uns que les autres grâce à la levée du huis-clos demandée par Mme Pélicot. Ces violeurs sont de tous les âges, de toutes les professions, des pères de famille : il n’y a pas de profil type de violeurs, n’en déplaise au collectif Némésis. Le procès de Mazan déconstruit l’idée d’un violeur de nationalité étrangère, inconnu, souvent lié à l’islam, comme le veut ce groupe d’extrème droite. 

Gisèle Pélicot fait la Une de nombreux grands magazines internationaux pour son courage, sa dignité face à l’horreur qu’elle a vécue. Nombreux sont ceux qui l’ont dressé en nouvelle icône du féminisme : une femme forte, qui remet en question la domination masculine et qui souhaite que les victimes ne se sentent pas seules. 

Cependant il faut selon moi peut-être nuancer ce propos. Oui, Gisèle Pélicot est une survivante et militante. Pourtant, elle ne reconnaissait tout de même pas les paroles de sa fille qui disait elle-même être victime de son père, Dominique Pélicot, le mari de Gisèle à ce moment-là. Le choc d’apprendre que son ex-mari est un agresseur dangereux ne peut pas expliquer le fait de ne pas croire sa propre fille : les féministes du monde entier se battent pour que la parole des victimes soit enfin prise au sérieux et écoutée sans conditions. 

Ce choc est lié au fait que Gisèle Pélicot apprend tout des agissements de son mari à cause des preuves présentées par la police. Ce qui a permis de découvrir le système destructeur, mis en place par Dominique Pélicot, ce sont les images et vidéos qu’il a prises tout au long des années et qui permettent d’incriminer les hommes complices. La survivante n’a donc pas eu à convaincre la police et la justice de son statut de victime. De plus, elle est une femme blanche, française et d’une classe sociale bourgeoise et hétérosexuelle. Elle est rapidement devenue une victime « idéale ». Gisèle ne déteste pas, ne hait pas son ex-mari ou ses agresseurs, elle reste toujours calme. Elle n’a pas eu à parler puisque les images l’ont fait pour elle, elle n’avait pas conscience de toutes ces agressions car elle était droguée. Certaines personnes ou médias décident de l’instrumentaliser pour discréditer les autres victimes de violences sexuelles: ils dressent son comportement comme celui que les victimes devraient avoir, son calme comme une “norme”. 

Rappelons qu’en France, en 2024, seulement 7% des victimes de viol et/ou agressions sexuelles ont porté plainte. Seulement 16% des agresseurs ont été condamnés cette même année, et plus de 70% des plaintes ont été abandonnées dans le cadre d’une enquête pour violences conjugales. La majorité des victimes se retrouvent toujours dans la crainte de voir leur agresseur dans la rue ou sortir de prison trop tôt.

Une icône du féminisme, c’est une figure qui se bat pour le droit des femmes, qui change le monde et qui aide toutes les autres femmes. Gisèle le fait à son échelle : elle est militante et féministe comme le montre sa présence à Paris lors de la marche de ce 8 mars dernier, au côté de sa fille. Mais elle est érigée en icône contre sa volonté première: elle pensait simplement dévoiler son identité, lever le huis-clos proposé par le tribunal pour faire connaître son histoire et que la honte change de camp. Elle refuse l’anonymat, reste positive et parle de dignité des victimes. Une icône est avant tout une fabrication sociale de l’opinion publique: c’est la presse et les réseaux sociaux qui lui donnent ce statut: mais au début elle n’était que celle qui veut que ça ne se reproduise plus. Son combat personnel est devenu celui de toutes les victimes par la force des choses et a pris une tournure politique. 

Alors oui, Gisèle Pélicot a permis de faire évoluer les mentalités et de faire changer la honte de camp. Nous ne devons pas oublier son courage : en voyant ses agresseurs défiler face à elle et se regarder inconsciente dans ses vidéos terribles, face au monde entier pendant le procès. C’est donc sûrement une figure majeure du féminisme et une icône en devenir : elle a commencé ce chemin en ouvrant le débat l’année dernière et continue en prenant la parole dans un livre aujourd’hui.

Il est important de ne pas oublier toutes ces femmes qui ne peuvent pas parler, les femmes qui parlent mais qui ne sont pas prises au sérieux, ces femmes qui sont « classées sans suite » ainsi que tous les autres. 

La honte doit changer de camp !

Si vous êtes vous-même victime : appelez le 3919. (numéro gratuit d’écoute quotidienne)

Source des chiffres : L’Observatoire national des violences faites aux femmes, Institut des Politiques Publiques

Lettre violences sexistes et sexuelles en 2024_novembre 2025_ONVFF_VF.pdf

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