Titre : “Deux hommes qui se croisent n’ont pas d’autre choix que de se frapper avec la violence de leur ennemi ou la douceur de la fraternité”, une ré-adaptation de la pièce de Koltès Dans la solitude des champs de coton. 

Justine GAUTIER | Dans la solitude des champs de coton est une pièce mettant en scène une confrontation entre un dealer et un passant, la nuit. Le dealer incarne le désir, qu’il cherche même à créer afin de vendre, le passant incarne la lucidité ironique voire narquoise qui contre cette tentative de manipulation par les jeux de la langue, du mouvement, de l’occupation de la scène et du film. 

Ré-adaptation de la pièce de Bernard-Marie Koltès en 1985, Dans la solitude des champs de coton est mise en scène au théâtre Clavel par l’association du Théâtre de l’Oiseau-Tonnerre, créée en 1996 par Alice Safran, comédienne et metteuse en scène, jusqu’au 17 avril 2026. La pièce met en scène deux individus, un dealer, joué par Victor Robert, inspiré du “bluesman “ américain qui a pris possession du quartier. Puis un passant, joué par Alice Safran, reprenant le style et l’attitude punk, faisant un détour en rentrant chez soi. Rien ne reliait ces personnages excepté cette hasardeuse rencontre. 

Théâtre de l’Oiseau-Tonnerre

C’est du moins ce que pense le passant. Le dealer argumente plutôt sur le fruit du destin, qui guide le passant au marchand de la nuit pour assouvir des désirs que le client ne pensait pas avoir. Le dealer incarne un “Théorème de Pasolini” selon le communiqué de l’association de comédie. Issu du film de 1968 de Paolo Pasolini, Théorème, un inconnu rend compte à une famille bourgeoise le vide de leur existence après les avoir séduit. Il est intéressant de noter que peu d’informations sur les personnages ne sont donnés, leur nom eux-mêmes sont soumis au silence. Ce sont des “Mr et Mme tout le monde”, des “personnages en creux” selon le communiqué .

Théâtre de l’Oiseau-Tonnerre

Il parle de solitude et d’échange. Imaginez deux ennemis qui se rencontrent. Qui campent sur leurs positions. Qui s’enorgueillissent de leurs blessures. Que peuvent-ils échanger ?” écrit le communiqué. L’équipe met en scène un jeu d’argumentation faite d’une succession de monologues mobilisant l’ethos, le pathos, le logos. C’est une véritable danse qui se joue sur scène entre le créateur du désir et sa faucheuse. 

Deux hommes qui se croisent n’ont pas d’autre choix que de se frapper avec la violence de leur ennemi ou la douceur de la fraternité” philosophe le personnage du client. Il rappelle ce questionnement des relations humaines du dramaturge, fil conducteur de ses œuvres. “C’est un parcours, […] un lapse de temps qui peut se faire en un quart d’heure, une heure, le plus difficile c’est plutôt d’atteindre le “pourquoi ils sont là” et qu’est-ce qu’ils veulent, vraiment, l’un de l’autre” explique sa comédienne, Alice Safran, lors d’un entretien suite à la première représentation de la pièce.

 Le dealer accoste le client en le retenant d’une main sur le bras. Il joue d’abord un ethos de marchand expert et sûr de lui. Il emploie une argumentation  qui donne à voir beaucoup de mots recherchés, de tournures de phrase faites pour séduire plutôt que pour réellement dire quelque chose. Il tente en premier lieu de charmer le client, puis change de ton face à sa résistance. Il décide de se tourner vers le pathos : après tant d’efforts, le client lui doit bien un petit achat en retour. Le client se montre lucide et d’une ironie agressive. Il remet en question cette idée de destin et d’inévitabilité avancé par le dealer. Il questionne ces arguments, lui reproche de “ singer le commerce” car “c’est comme si je vous avez demandé quelque chose”. Il avance ne rien lui devoir, “je n’ai pas voulu de votre main sur mon bras” lui rétorque le client.  

Dans ce duel, Olivier Meynard, scénographe du Théâtre de l’Oiseau-Tonnerre, ajoute des éléments scénographiques afin de retenir l’attention du spectateur. Il faut “essayer de ne pas perdre le spectateur dans cette atmosphère de mots, cette ivresse de mot, de le tenir en haleine, de trouver ce qui va réanimer son attention” éclaircit Victor Robert.

Le corps est exploité. Des jeux de détournements, de gestes, de changements de place et de positions, de fuites dans les coulisses filmées se jouent pendant les dialogues, dynamisant ces échanges. Dans cette petite pièce décorée de rouge et de noir, reprenant une ambiance apocalyptique, des fumées s’activent afin de recouvrir les acteurs sur scène. Cet ajout scénique représente le brouillard des idées et la confusion de la croisée de deux mondes : le monde de la nuit, face au monde moderne. Une caméra est utilisée pour filmer des fuites brèves du client dans les coulisses ainsi que des plans sur scène pendant des moments plus dynamiques de la discussion. Une caméra “qui arrive à des moments pour donner une autre vision aussi de ce qu’elle (Alice Safran) veut défendre, de ce qu’on veut défendre” ajoute Victor Robert, également interrogé après la pièce, “la vidéo qui passe tout le temps, il y a aussi cette idée que les personnages eux-mêmes sont des publicités de quelque chose”. 

Ainsi, dans cette confrontation, le langage ainsi que la prise de l’espace par les acteurs deviennent des enjeux de territoire et de dignité. Un questionnement sur “l’étranger” est placé sous-jacent dans la mise en scène : le fil conducteur, la cause et la fin,  c’est en effet un “étranger” prisonnier et exploité. Il est pris en grippe par l’habitué des lieux, se laisse porter dans cette confrontation de mots, de fuites, de recherche de sens.

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