L’amour façon modernité

Chloé RANSOU Elisabeth et M. Darcy, Jack et Rose, Daphné et le Duc, Cendrillon et le prince charmant… sont autant d’histoires d’amour faisant rêver, même les moins romantiques. Pourtant la société d’aujourd’hui voit une distance grandir entre les individus et la relation amoureuse. En 2019, 59% de la population de plus 18 ans vivait en couple, un chiffre en baisse au fil des ans. La même année, plus que 24% des femmes et 14% des hommes de 20 à 24 ans vivaient en couple, contre respectivement 54% et 32% en 1975 (INSEE).

Avons-nous donc abandonné l’amour ? Ou bien cet idéal ne correspond-il plus à la modernité de notre société ?

Vogue se demandait en octobre 2025 si avoir un petit copain était devenu embarrassant. Sex and the City démontre depuis bientôt 30 ans que l’amour ne fonctionne pas du premier coup. Tinder affirme implicitement qu’il est possible de séparer la sexualité du sentiment.

Pour autant, nous n’avons pas abandonné les comédies romantiques à la Coup de foudre à Notting Hill. Au contraire, ces histoires clichées semblent conditionner les attentes et idéaliser ce à quoi doit ressembler le couple.

D’après la sociologue Eva Illouz, l’amour traditionnel bascule dans les années 60. En effet, elle relève une transformation dans les pratiques et attentes, principalement dues à la liberté. Les relations sexuelles ne sont plus forcément liées au sentiment amoureux. De même que la relation amoureuse n’est plus unique. Il y a le premier amour, les amourettes de vacances, le mariage et parfois le second. Le choix ne se résume plus à un amour absolu, total, ni même exclusif.

Aimer ou ne pas aimer, telle est la question, tel est le choix, telle est la liberté.

Dans nos modèles démocratiques choisir est une notion centrale. Mais choisir rend-il plus libre ?

La multiplication des choix ne semble pas apporter plus d’amour, au contraire elle paraît dévaloriser les personnes. L’attribution de la valeur des gens se perd et le doute s’installe. La sur-présence de possibilités trouble, alors on ne cherche plus la bonne option mais la meilleure, quitte à ne pas la trouver. En attendant, on parcourt les étagères des boîtes de nuit et de Meetic pour combler l’absence, et profiter d’une liberté incontestée. 

La relation amoureuse amène une perte d’indépendance dans une ère d’émancipation et de personnalisme, l’idylle est alors désacralisée. On l’oppose à l’empowerment*, à l’acceptation de soi et à l’autosuffisance. Les mouvements féministes décryptent les contes romantiques comme idéalisateurs de l’amour, ce qui camoufle les inégalités de genre et cantonne la femme à la sphère privée. Le mythe du grand amour se déconstruit.

L’expansion de la science est un autre contribuable au déclin de l’amour traditionnel, se transformant en mise en garde contre la spéculation. La biologie explique la sécrétion hormonale de dopamine, d’ocytocine et d’adrénaline provoquant le sentiment amoureux, démystifiant ainsi l’idéal poétique. Toutefois, le sentiment amoureux reste irrationnel, or notre époque prône l’inverse. S’abandonner à un état antilogique ne semble plus naturel ni désirable. La société se réclame d’une nouvelle forme d’intelligence qui amène à sur-analyser nos vies amoureuses et donc à remettre en question nos impulsions. Cependant, l’amour en face à face est intuitif, hasardeux mais surtout inéluctable.

C’est là tout le succès des applications de rencontre, le désenchantement accentue la marchandisation de l’amour. Les informations sont étalées pour maximiser le choix et le rendre cartésien, justifié, logique. Pourtant ce qui fait chavirer n’est ni prévisible ni compatible, c’est l’ineffable qui va droit au cœur. La recherche de la personne la plus adéquate dans une logique de surabondance du produit, indubitablement compatible avec la société de surconsommation, effrite la magie de l’amour.

Faire le mauvais choix, consciemment ou non, est un rite de passage. Les caprices d’un soir se banalisent. La multiplicité devient norme. L’amour devient autotélique, poly, volage, inconstant… Libre. Une liberté qui va même au détriment de la morale, c’est la liberté de blesser l’autre, celle de faire ce qui me plaît. Égoïsme ou émancipation ? L’éthique est caduque car elle entrave. Le domaine de l’amour évolue vers un chao sur le plan moral pour ne pas empêcher la volonté. Les histoires d’amour « happy ever after » ne vendent plus autant que l’attente, la souffrance et la tragédie. On esthétise le supplice et le tourment quitte à ce que cela finisse par blesser la personne en face. Le concept même de relation amoureuse rend vulnérable. S’ouvrir à l’autre, s’abandonner, donner son cœur, son temps, sa maison… pour se retrouver dans une position de faiblesse émotionnelle.

Paradoxalement on aspire toujours à tomber amoureux. La possibilité d’un cœur brisé reste préférable à l’absence de désir et d’émotions. L’idéal romantique est mis à mal par la modernité, sans pour autant décourager à l’atteindre. Un amour éphémère peut satisfaire autant qu’un éternel. La définition du terme varie selon les pratiquants, mais comble parallèlement plus d’adeptes. Le modèle absolutiste et hétérosexuel ne fait plus consensus. L’enjeu est désormais de concilier modernité et dévotion, liberté et éthique, irrationnel et réflexion, tout en un même terme.

Une journée d’amour pour une éternité de mélancolie ? Gatsby festoiera. Un poignard pour un baiser ? Juliette s’en saisira. Se libérer pour mieux s’aimer ? Pour nous autres humbles humains d’aujourd’hui, absolument.

L’amour n’est pas perdu, il est simplement moderne.

*le développement du pouvoir d’agir

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