Art abstrait et Abstraction littéraire

Albien GAKEGNI (Extrait de Le double du monde, essai) | On attribue généralement la paternité de l’art abstrait à Kandinsky. En effet, grâce à ses multiples voyages en occident, surtout à Paris, il sera marqué par différentes formes d’art, notamment par celle de Monet. Impressionné très vite par l’incroyable magie des couleurs, il les considérera comme l’origine des émotions de l’homme. Le traité des couleurs de Goethe dont il s’inspirera, l’amènera à outrepasser la simple dimension artistique pour atteindre ce qu’il appellera « le spirituel dans l’art ». C’est donc avec la peinture de l’arc noir en 1912 qu’il montrera son intérêt pour l’effervescence de l’âme au détriment de la réalité physique. Ce qui va marquer entre autres ses débuts dans l’art abstrait.  

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À toi, ma chère endormie

[Par Khadija Benfarah]

J’aime beaucoup cette photo.

À première vue, on peut se dire que c’est un simple cliché de famille que ma mère conserve précieusement parmi tant d’autres dans le deuxième tiroir de la coiffeuse de sa chambre à coucher. La première fois que je l’ai vu, c’était pendant l’un de ces moments nostalgiques qui s’abattent de temps en temps sur ma mère l’amenant ainsi à ressortir tous les albums de famille et de nous en raconter l’histoire de chaque photo. Ce cliché m’a directement frappée de telle sorte que je l’ai clandestinement glissé dans ma poche sans que personne ne s’en aperçoive. Pourquoi ai-je fait cela et dans quel but ? Je n’en ai aucune idée.

Trois femmes figurent debout sur cette photo ou, pour être plus précise, trois générations de femmes. Celle de gauche, c’est ma mère vêtue d’une chemise rayée combinant le bleu et le blanc. Chose qui ne m’étonne pas puisque depuis son jeune âge, elle a toujours préféré porter des couleurs claires et douces, ce qui justifie en quelque sorte les longs reproches qu’elle m’adresse couramment en raison de mon penchant plutôt pour les couleurs sombres. Une grande partie de sa chevelure est cachée sous un foulard couleur moutarde dégageant uniquement les ondulations de sa frange, délicatement coiffée et reposée du côté gauche de son visage. 

La « grande » femme de droite, celle qui occupe le plus grand espace sur la photo, c’est ma grand-mère maternelle. Elle porte un habit traditionnel qu’on appelle chez nous « le houli ». C’est un habit destiné la plupart du temps pour les bonnes occasions, mais apparemment ma grand-mère ne voulait en aucun cas s’en défaire, car il symbolisait, pour elle, le seul et unique lien la rattachant à son pays d’origine. Il faudrait peut-être que je mentionne que ma grand-mère a vécu la plus grande partie de sa vie au pays et que, après son divorce, elle est partie s’installer à l’étranger avec sa fille cadette qui est ma mère. Cette photo n’a donc pas été prise au pays, mais dans le nouveau « chez soi » » de ma grand-mère. Malgré son âge avancé (elle avait presque soixante ans quand elle est venue en France) et ce changement radical qui s’est opéré dans son mode de vie, elle s’est très vite adaptée du moins c’est ce que les autres me disent d’elle. 

En bas du côté gauche de la photo, se trouve ma grande sœur qui avait à peu près dix ans à l’époque. Le cadrage de la photo m’empêche de préciser si c’était un pantalon ou une jupe qu’elle portait, mais la seule certitude, c’est que c’était de couleur blanche assortie avec son haut gris. Je parie que c’est ma mère qui l’a habillée ainsi. Une étincelle de joie et d’extase se dégageait de ses yeux d’enfant. Elle était en train de manger un bout de pain, paraît-il. Cette atmosphère joyeuse semble être la conséquence d’un événement important : un anniversaire peut-être. Ce qui me laisse penser à cela, ce sont la bouteille d’oasis et la tarte aux pommes, parsemée de dix bougies environ, que tenait ma mère du bout de ses deux mains.

En observant ce cliché, j’ai l’impression de voir un « corps à trois », voire un ensemble indissociable et fortement attaché, car la main gauche de ma mère reposait sur l’épaule de sa mère, parallèlement à sa main droite qui était plutôt sur celui de sa fille abolissant ainsi tout espace – ou distance – pouvant s’intercaler entre les trois. Elles se sont posées ainsi devant le photographe afin d’immortaliser leur attachement qui, d’ailleurs, même après le décès de ma grand-mère demeurera aussi résistant qu’auparavant. En effet, je peux vous dire que vingt-deux ans après son agonie, le lien persiste et ne s’est pas annihilé bien au contraire, tout le monde en parle comme si c’était hier, comme si elle ne nous avait pas vraiment quittés. Même morte, elle vit encore parmi nous. C’est sûrement pour cette raison que je ressens également un lien fort avec cette « femme ». Le fait d’avoir grandi immédiatement après, dans cette atmosphère triste qui succède à sa mort, en entendant tout ce que mon entourage racontait sur elle, j’avais l’impression de l’avoir connue sans réellement la connaître. 

Ce qui m’interpelle dans cette photo, mis à part le bonheur qu’elle dégage et la fusion qu’elle symbolise, c’est le visage de ma grand-mère. Cette femme que je n’ai jamais connue et qui se trouve à ce moment-là en face de moi en me fixant des yeux. Nos chemins se sont certes croisés à un moment donné, car étant morte à l’âge de quatre-vingt-trois ans j’avais de ma part presque trois ans, mais la vie ne nous a pas donné l’opportunité de partager tendresse et bonheur. J’aurais certainement pu mémoriser un tant soit peu certains moments d’avant sa mort ou de ce même jour qui représentait un premier « vrai » deuil dans notre famille, voire un coup de massue. Malheureusement, je n’en garde rien : pas même un sourire, un geste ou une parole. Absolument rien. Ma grand-mère est partie sans rien me laisser.

Cette femme m’est étrangère et la longue période de sa vie qu’elle a partagée avec NOUS (j’hésite à écrire nous, mais finis par y céder étant donné qu’à cette époque, j’étais déjà née, donc j’existais) me demeure un mystère, un brouillard opaque de mon enfance autrement dit. Tout ce que je garde d’elle, c’est son prénom. Comme par hasard, je suis la seule parmi mes frères et sœurs qui a hérité du prénom de ma grand-mère – drôle d’habitude consistant à faire persister le nom d’une personne morte dans la généalogie de la famille – et la seule, surtout, qui ne l’a pas connue. Quel paradoxe !! J’avoue qu’une fois arrivée à un âge un peu mûr, je détestais mon prénom et reprochais à ma mère de n’avoir trouvé aucun autre que celui-ci. D’une part, avoir le prénom d’un mort m’horrifiait, car c’était comme si j’étais là pour la remplacer et que son fantôme me collait à la peau. Quand je pense à tous ces gens qui m’appelaient ainsi tout en ayant dans la tête l’image de cette femme et tous les autres qui, à chaque fois qu’ils me voient ou qu’ils entendent ma mère m’appeler, commencent à pleurer en pensant à elle. Cela m’exaspérait. D’autre part, je le trouvais trop long et préférais plutôt les prénoms courts. Cependant aujourd’hui, je peux affirmer bien haut et fort que toutes les bonnes choses que la vie m’a procurées sont dues à ce prénom « magique ». Oui, j’emploie le terme « magique » exprès car, ce prénom était et restera toujours, mon porte-bonheur. 

Toutefois, le fait d’avoir acquis son prénom – le prénom d’une morte – nourrissait en moi le grand besoin d’en savoir davantage sur la personne qu’est ma grand-mère. Qui est cette personne dont j’ai hérité le prénom ? Et en quoi je lui ressemble ? J’ai donc commencé ma petite enquête, cherchant ainsi à voir ce qui nous a unis dans le temps et à déchiffrer ce qui me demeure incompréhensible et m’intrigue en même temps.

Grâce à l’aide de certaines personnes avec qui je discourais des heures et des heures sur ma grand-mère sans qu’ils ne se plaignent, j’ai pu enfin me représenter une image – même minime soit-elle – de ce qu’a été cette femme, une sorte de biographie ou de portrait que j’ai pu construire suite à un jeu de questions/réponses. Puis, au fur et à mesure que le temps passe, cette représentation s’élargit et la partie sombre de ma vie d’enfant s’éclaircit graduellement au moyen de ces discours rapportés par des proches et des voisins qui l’ont côtoyée de près. 

C’était une femme forte, rebelle et généreuse. En effet, ces trois adjectifs me semblent être les plus aptes à décrire ce qu’elle a été. Ma grand-mère était une femme ouverte d’esprit, ce qui à son époque lui causa beaucoup de problèmes. Peu importaient les conditions extérieures, elle ne s’inclinait qu’à sa propre volonté et à ce que son cerveau lui dicte de faire quitte à déplaire à tout le monde. Elle incarnait l’image de la femme battante et indépendante qui ne se plie à personne tout en étant respectueuse et correcte. En la regardant sur cette photo (ce qui est le cas pour toutes les autres aussi), elle a une prestance naturelle et dégage une force irrévocable. D’ailleurs, je peux suivre sur son visage le cheminement laborieux d’une longue marche de vie qui n’a pas été aussi simple que ça. On m’a souvent rapporté que plusieurs personnes venaient la voir pour avoir de ses conseils. Elle était chaleureuse et accueillait tout le monde à bras ouverts : petits ou grands. Son seul souhait était d’avoir une mort heureuse, une mort silencieuse, sans trop de dégâts, et elle l’a eu. C’était la source de bonheur de notre maison et depuis son départ une rayonnante partie de notre joyeuse vie de ma famille s’est éteinte avec elle.  

Ce n’est que maintenant que j’ai ressenti ce manque que je suis incapable d’expliquer, mais seulement de ressentir, voire ce vide définitif qu’aucun être humain ne pourra remplir. Elle est morte, c’est déjà trop tard, cette blessure demeurera indolore. En fait, ça s’est fini au moment où normalement ça devait commencer pour moi. Quoi de plus important et réconfortant que la présence d’une grand-mère qui est toujours là prête à t’épauler et à te guider dans ce monde plein de périples ? Comment peut-on vivre avec une grand-mère et qu’est-ce que cela pourra nous apporter ? Je suis incapable d’imaginer cette situation, vu que je n’ai pas eu la chance de la vivre à bout. Ce n’est que tardivement que je me suis rendu compte de ce que j’ai pu rater dans cette vie ou de ce que la vie m’a privée depuis mon jeune âge. 

* * *

          Je n’ai certes aucun souvenir partagé avec toi, chère grand-mère, aucun vrai sentiment, aucune preuve de tendresse ou d’amour, mais je sais qu’au fin fond de moi, je garde une grande partie de toi, de ton caractère. J’ai tant essayé de reconstituer une image complète de ce que tu as été, mais je n’y suis malheureusement pas parvenue. Il n’y a pas d’image du tout. À chaque fois que j’essaie d’écrire sur toi, je me retrouve vidée, sans rien à dire, se contentant uniquement de recopier ce qui m’a été dit sur toi. Tout ce que je garde de toi me vient des autres. Il vaudrait peut-être mieux convenir de l’état évanescent et inachevé de l’image que j’essaie de restituer. La vie a fait ainsi les choses et je ne peux pas m’interposer à cela. Peut-être que Dieu a bien fait. Imagine si j’avais été âgée de trois ou quatre ans de plus le jour de ton décès, ton départ aurait certainement été plus difficile et je n’aurais peut-être pas pu me relever de suite (comme c’est le cas de ma mère par exemple). Quand je pense à cette hypothèse, je me dis que je préfère garder ce trou de mémoire qui m’épargne énormément de souffrance plutôt que d’avoir une mémoire chargée de souvenirs qui me pourchasseront tout au long de ma vie. Excuse-moi si je n’ai fait ici que transcrire ce que les autres m’ont rapporté de toi, j’aurais bien aimé avoir un peu de chose à dire sur toi. J’ai essayé pas mal de fois, je t’assure, mais en vain. Ma mémoire m’a malheureusement trahie. Par contre, je continuerai de te chercher (Comment ? Sous quelle forme ? Je l’ignore), de te représenter mentalement dans mon esprit en fermant les yeux chaque soir, comme le font les enfants quand ils espèrent l’arrivée d’un miracle. De mon côté, j’espérerai qu’un soir, tu me visites en rêve. Je t’autorise à venir me hanter pendant mon sommeil, car ce qui m’importe tant c’est de pouvoir te voir, te serrer dans mes bras, ressentir ce que c’est que l’amour d’une grand-mère dont la vie m’a privée. Je te promets que je continuerai de me recueillir sur ta tombe à chaque occasion qui se présentera pour te faire part de ce qui me tourmente et de ce que je suis devenue aujourd’hui. Je suis sûre que tu nous surveilles toujours de là où tu es et que de ton coté, tu ne nous as pas vraiment quittés. Tu resteras toujours cette ombre présente et absente à la fois, cet ange qui vieille sur nous et qui ne nous abandonnerait jamais.  Que ton âme repose en paix. 

MODERNITÉ – Nouvelles Vagues – n°12

Nouvelles Vagues – Modernité – n°12

La modernité se ressent-elle comme la voie (ou la voix) d’une évolution ? “Nous allons moderniser …” sonne un peu comme un but à atteindre. Et combien de fois l’avons-nous entendu ? La “modernité” traduirait donc un souhait cher à l’Homme, presque inévitable et attendu. La modernité se perçoit aussi comme un constat. Des évolutions aux améliorations (certains se demanderont si elle le sont toujours ?) en passant par de nouvelles créations et autres inventions quelles qu’elles soient, sont observées avec autant d’yeux curieux. Observons ce passé qui se délaisse de sa période pré-moderne. Le changement s’inscrit alors dans la rétrospective. Soulever le premier tapis d’idées et elle en émergera aussitôt, la modernité se veut omniprésente. Elle s’impose aux projets, reformule les théories, façonne l’art, joue sur les mots et ne se contente plus de Proust ou Valéry. Tel un écho au présent toujours en mouvement, elle prend place dans chaque quotidien. La modernité est “être”. Elle est la cause et la conséquence de tant d’actions. S’adjoignant une autre caractéristique, celle d’outil, elle devient un moyen, celui nécessaire à la concrétisation d’un objectif. La modernité est capable de choquer, heurter les habitudes ancrées, c’est une énergie. Ses résultats se parent d’ailleurs de bon nombre de qualificatifs ou du moins de réactions. Utiles, innovants, révolutionnaires … Ou leur contraire feront tout aussi bien l’affaire. La modernité a la faculté de suivre l’Homme ; l’inverse quant à lui s’avère tout aussi remarquable. Grandissant avec lui, s’immisçant dans son environnement, elle devient “avoir”. La modernité a ce quelque chose qui désormais naît sans que l’on ne s’en rende compte, sans que l’on puisse toujours l’arrêter. Energie sans cesse renouvelée et malléable, elle devance le présent pour mieux nous accueillir, nous surprendre, mais aussi nous aider, ou pas. Quelle modernité souhaitons-nous à présent ? La modernité est partout, pas toujours visible, mais en prenant le temps de l’observer, l’expérience nous ouvre quelques portes sur l’utile, l’agréable, l’émerveillement, le développement, le progrès, passés, présents … Et pour vous, quelle est votre modernité rêvée ?

L’équipe de Nouvelles Vagues

Divagations sentimentalement hivernales

Nouvelles Vagues est enchanté de présenter le poème hivernal de : 

Loan Peuch | Les allées des jardins sont mortellement gelées dans une robe hivernale, lacérant les branches, glaçant les bancs bruns, emprisonnant la chaleur de la place dans une prison d’ambre blanche. Les flocons s’écrasent contre un sol métallique sur lequel résonnent les échos des vents troubles. Des âmes abritées derrière de longs manteaux gris parcourent cette grande rue parsemée d’arbres agonisants, leurs lèvres crachent leurs souffles pétrifiés de froid et leurs bouffées de cigarette, comme d’ultimes soupirs, cherchant à réchauffer le corps inerte du printemps défait. Des yeux grésillants dans une brume impénétrablement diaphane, des visages roses dont les teintes s’évaporent sous les flots grisâtres tombant en une averse légère et planante, un rideau se déposant comme un négatif sur leurs joues. Les cinémas bordant les rues et avenues voisines diffusent toute la journée des films en accord avec cette ambiance, un noir et blanc strident ou épuré, on fume beaucoup, on se déchire dans les rues animées de la ville, on se perd dans nos sentiments les plus purs, sous les caméras les plus inventives, les plus créatives, les plus voluptueuses, on se noie dans la chaleur de nouvelles vagues. Le plus proche se situe à deux rues de la place, il est assez grandiose pour être repéré dès qu’on entrevoit le virage qui y mène. Il est cerné d’immeubles haussmanniens aux volets ouverts et aux rideaux chancelant dans la froide agitation du vent hurleur. La porte cochère de l’un d’eux est placée exactement en face de celle du cinéma, et le toit de ce dernier est coupé juste en dessous des premières fenêtres.

Aux heures tardives, elle s’y accoude, et peut ainsi voir le sang du ciel vermeil se répandre onctueusement sur les néons balbutiants de l’édifice. Ses cheveux bruns doucement balayés par une brise torturée, elle laisse ses avant-bras dépasser de l’encadrement arbitraire de la fenêtre et de ses battants uniformes. Son pull à rayures encaisse le premier les morsures fauves d’une nuit désespérée, la lumière envahissant l’appartement est sublime. La grand place s’éteint et pourtant, tout semble brûler, tout semble dramatiquement s’effondrer, le doux bruit de la pellicule qu’on projette ne fait que débuter.

 

Témoignage – L’état de positivité à travers l’hospitalité française

Marie Laure Awono | Dans un monde en perpétuel mouvement, le processus d’interculturalité se veut une nécessité mondiale dans la mesure où les hommes sont susceptibles de côtoyer divers pays pour des raisons professionnelles, personnelles, estudiantines etc. De ce fait, l’intégration d’un étranger dans un nouveau pays n’est pas toujours une évidence. Lire la suite