Histoire(s) et enquête

Emma Flacard | A l’Ecole Normale Supérieure (ENS), la Semaine de l’Histoire avait lieu du 4 au 6 avril 2019, proposant un cycle de conférences et des projections de documentaires autour d’un thème commun : l’enquête. J’ai assisté à la projection du documentaire de Ruth Zylberman, Les Enfants du 209 rue Saint-Maur, Paris Xe le vendredi 5 avril à 19h30. La réalisatrice, ainsi qu’Elsa Génard, doctorante en histoire à Paris 1 et Claire Zalc, historienne et chercheuse à l’ENS et au CNRSS, étaient présentes et ont initié une discussion à l’issue de la projection.

Faire de l’histoire à travers le prisme d’un bâtiment

Il est difficile de résumer un film d’une telle intensité. Adoptant les méthodes de la micro-histoire, la réalisatrice Ruth Zylberman a dirigé son enquête sur un immeuble. Tombée dessus par le fruit du hasard, influencée par des ondes émanant de cet habitat du dixième arrondissement de Paris, elle s’est alors livrée à un véritable travail d’investigation. Son objectif : retrouver, mettre des noms et peut-être même des visages sur les habitants du 209 rue Saint Maur. Cet immeuble doté de quatre bâtiments donnant sur une cour intérieure a abrité de nombreuses familles, et vu de nombreuses déportations. Comme le nom du documentaire l’indique, Ruth Zylberman a ainsi tenté de retrouver les enfants y vivant dans les années 1930, avant que la guerre et les rafles de Juifs/Juives successives les séparent. Établissant une « géographie de l’intime », elle s’est employée à concrétiser ses découvertes à l’aide de maquettes et d’objets très réalistes. Lors de ses nombreux entretiens avec d’anciens habitants retrouvés, elle leur proposait alors de placer des reproductions miniatures de lits, de tables, ou encore de machines à coudre aux endroits adéquats, leur permettant ainsi de se ré-immiscer dans un lieu autrefois familier, d’établir un nouveau contact avec un passé lointain et douloureux. Dans sa recherche de témoins, de voix précieuses, Ruth est allée jusqu’à Tel-Aviv ou encore aux Etats-Unis, afin de recueillir des témoignages. En faisant cela, elle a très souvent initié des confessions, parfois douloureusement avouées par ses interlocuteurs. Fils, filles, cousins, petites-filles… nombreux étaient les liens de parenté entre tous ces individus. Cet entrelacs de destins, de familles, avait un point commun, ou plutôt un lieu commun : le 209 rue Saint Maur. Ce lieu est d’ailleurs source d’une étonnante esthétique cinématographique : la caméra nous amène dans un dédale de couloirs et d’escaliers, nous invite à partager l’intimité des anciens résidents.

Le film s’est achevé sur une réunion entre voisins, entre anciens et actuels résidents de l’immeuble, donnant lieu à des rencontres et des retrouvailles riches en émotions. Aux larmes de joie, de nostalgie, de soulagement et de tristesse se mêlaient les présences presque toujours imperceptibles de ceux qui accompagnent. De ceux qui ont accompagné un être aimé dans un long processus de cicatrisation, ou de ceux qui accompagnent dans le sentier épineux de la découverte des origines. Ce sont ces présences qui sont les plus touchantes selon moi : l’épouse d’un ancien déporté, assise dans sa cuisine, écoutant, presque invisible, le témoignage de son mari dans la pièce d’à côté, ou encore

la fille d’un ancien résident, confié enfant à une famille française suite à la déportation de ses parents, soutenant son père.

Genèse d’une enquête

C’est Elsa Génard qui a initié la discussion à la suite de la projection, en posant la question de la genèse de l’enquête, et des forces initiatrices de celle-ci. Ruth Zylberman a alors expliqué son désir de faire un film sur un immeuble par son attrait pour le contraste saisissant entre la « permanence des pierres et l’impermanence des vies ». Détaillant la genèse de son enquête, qui l’a menée dans le 16e arrondissement, puis l’a orientée vers des quartiers plus populaires susceptibles d’abriter des sources historiques et humaines intéressantes, les 10e, 11e et 20e arrondissements, elle explique son choix définitif. Celui-ci est davantage dû au hasard, selon elle, et à un choix esthétique. Il s’agissait aussi, en partant de l’immeuble et non pas de personnes de « redonner la parole à ceux qui ne l’avaient pas eue » selon Claire, amie de la réalisatrice.

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Une grande diversité de méthodes d’enquête

Le débat entre les trois intervenantes a aussi permis d’éclairer les différentes méthodes du travail d’investigation. Entre le travail archivistique monumental passant par la découverte de noms, de lieux, et les tentatives pour retrouver, à la manière d’une « détective privée » selon Ruth, des témoins, des voix. En commentant ces méthodes, Ruth et Claire ont exprimé le même avis sur l’aspect ludique du travail d’enquête. Il y a en effet selon elles quelque chose qui relève du jeu dans le fait de chercher un nom dans les pages blanches, de trouver une nouvelle pièce du puzzle… Ce jeu de la reconstitution, cependant, ne se fait pas sans l’organisation des informations, à travers des bases de données notamment.

Comment appréhender les rencontres avec les témoins ?

Au vu du caractère délicat et douloureux du sujet du film de Ruth Zylberman, cette question se posait d’emblée. La réalisatrice y a d’ailleurs répondu en insistant sur sa familiarité sensible avec cette Histoire, ces histoires, et sur son absence de peur. Si la confrontation pouvait se révéler parfois difficile, la justesse, le respect et l’observation permettaient d’instaurer un climat de confiance propice à la discussion. Ce climat a été renforcé, dans le travail de Ruth, par les dispositifs mis en place, et notamment grâce à ces maquettes et objets.

Sur un dialogue historiographique de la micro-histoire de la Shoah

En orientant le débat vers ce sujet-ci, Elsa Génard soulignait la disparition proche des derniers survivants de ce drame historique, et invitait ainsi à se questionner sur les nouvelles formes de récits qui s’en suivraient. A cela, Ruth répliqua que, si l’histoire de la Shoah était souvent étudiée sous le prisme du lieu de la destruction et de la catastrophe, elle avait voulu déplacer ce sujet, le ramenant au lieu de la vie, à une « géographie intime, comme le liquide amniotique ». Toujours selon elle, la question de la commémoration devait être déplacée et orientée davantage vers la question de l’écriture de l’histoire, et du panel de dispositifs à déployer pour rendre cette dernière plus touchante, et plus concrète. Fixer la mémoire, en quelque sorte ?

Mettre en image l’événement historique

Le travail esthétique du film est en effet important, notamment avec la projection d’images d’archives sur le mur du bâtiment, et participe à l’efficacité du documentaire. Les questions de l’intime et des sensations sont approfondies et exploitées, permettant ainsi au téléspectateur de s’identifier au lieu choisi, « dépositaire des choses qui s’y sont passées ».

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Les Enfants du 209 rue Saint Maur. Ruth Zylberman. Documentaire. Zadig Productions. France. 2017. 103 min. Bande annonce : https://www.dailymotion.com/video/x67wayf

Propos recueillis et article rédigé par Emma Flacard.

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