Diane ROUX BEAUME | Cet article est écrit non sans pensées pour Emilie Dequenne, sa famille et son travail d’actrice pour les superbes rôles qu’elle a incarné.

Rosetta vaudra à son actrice principale le prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes en 1999. Ce film des frères Dardennes s’inscrit dans une lignée de films naturalistes voir néoréalistes, où la caméra se colle, suit les mouvements des personnages pour en capturer toute la nervosité et la douleur. Rosetta, c’est le récit de la course au travail et de la survie d’une jeune fille, vivant entre un camping et une zone urbaine grise. Elle s’occupe de sa mère alcoolique, se fait et se défait d’un ami (Fabrizio Rongione), bataille avec les patrons pour travailler, braconne des poissons, une sorte d’enfant loup lâchée dans la Belgique postindustrielle. Le personnage n’est ni attachant ni antipathique, toujours les sourcils froncés et l’air boudeur, un sourire pudique de temps en temps, le temps n’est pas aux sentiments mais à la bataille. D’abord physique, la première scène s’ouvre sur une lutte et une course poursuite entre Rosetta, un patron d’usine et deux gardiens de sécurité. Tout le long du film, c’est une bataille de force entre elle et la vie, les gestes répétés dans la forêt ou elle enfile ses bottes, les noyades, les corps à corps violents avec tous ceux qu’elles croisent, les sacs de farine de 4kg, ses crampes menstruelles récurrentes, le spectateurs souffre et se crispe avec elle. Parce que, dans cette vie précaire, c’est d’abord l’épuisement du corps avant que l’âme ne se plie.
La misère n’est pas plus financière que morale ; trahissant la seule personne un brin charitable avec elle, l’ambiguïté entre la solidarité de classe et la course à l’emploi coûte que coûte, Rosetta suscite péniblement l’empathie, elle est le produit de son environnement amoral et stérile. Pour cause, la musique et la danse ne lui inspirent aucune réaction, l’ennui presque, elle ne bouge et ne parle que pour se battre. Parce qu’ici, la pauvreté, c’est l’abdication des plaisirs au dépend de la recherche d’argent, outre les gaufres, peut-être.
Mais le film n’est ni larmoyant, ni tragique et la fougue du personnage principal nous laisse croire qu’elle ne se laissera pas abattre et continuera sa lutte acharnée contre le monde. La fin laisse entrevoir un brin d’espoir pour elle, comme pour nous.
