“Fanon” 2025

Diane ROUX BEAUME | Le film et biopic “Fanon” de Jean Claude Barny nous a permis d’observer la difficulté de projeter un film sur la honte et la douleur coloniale française. La projection se voit limitée et réduite, dû au refus de salles de projection et du groupe MK2 qui répondrait à des “choix éditoriaux difficiles et nécessaires”. Volonté d’invisibilisation effrontée ou choix commerciaux peu subtils ? Sans crier au boycott, car les raisons sont encore peu précises et que le film se voit tout de même projeté, les membres de l’équipe du film s’insurgent d’une invisibilisation et d’un racisme décomplexé envers l’oeuvre et plus largement envers les récits de la France coloniale et de ses atrocités, dans ce cas concernant la guerre d’Algérie.

credits: cineeuropa.org

Fanon, incarné par Alexandre Bouyer, est un psychiatre et essayiste martiniquais, né en 1925 à Fort-de-France, qui représente encore aujourd’hui pour les populations opprimées et plus largement dans les mouvements de lutte contre la domination systémique, un choc et un espoir de liberté et de résistance. Son œuvre écrite a théorisé la violence coloniale, son œuvre médicale a révolutionné la médecine coloniale en Algérie. Là bas, il s’engage dans la lutte pour l’indépendance algérienne en sympathisant avec la SNL. On le retrouve au cœur de la guerre d’Algérie, où les intérêts sont divisés et où l’on ressent la tension latente entre le pouvoir en place, les autorités françaises, et les nationalistes algériens. Le peuple est ainsi impliqué dans la résistance et l’organisation comme on le comprend avec les personnages de Abane Ramdane, militant politique et révolutionnaire algérien, ou de Farida, une jeune algérienne révoltée. Fanon est alors psychiatre dans l’hôpital de Blida, où il instaure sans négocier de nouvelles méthodes pour traiter les patients algériens, victimes du racisme systémique au sein de l’établissement. L’acteur incarne un Fanon inflexible, froid, qu’on perçoit torturé par les rapports de forces environnants et son propre passé en Martinique, où s’exerçait aussi des tensions raciales. 

Aidé de sa femme Josie (Deborah François), il rédige son livre “Les damnés de la terre”, qui théorise les rapports de force et les traumatismes liés à la colonisation. Fanon n’est pas un pacifiste et promeut les actions politiques violentes, le film d’ailleurs, n’a pas pour but de réconcilier ou de pardonner, pas encore. 

“La violence est la clé du succès de la décolonisation. Celle-ci est un processus de désordre absolu, la seule réalité révolutionnaire.” / “L’homme colonisé ne se libère que dans et par la violence “, “Les damnés de la terre”.

On retrouve ici est peut être la source du malaise qu’a provoqué le film, il n’est pas question d’oublier ou de tourner la page, mais de poursuivre le processus de décolonisation des esprits et de réappropriation de l’histoire à travers l’art. Le personnage qui incarne l’ambiguïté de ce système est le sergent Roland : tortionnaire fidèle à l’armée française qui finalement abandonne son arme et son poste dans l’armée après que ses traumatismes aient resurgi. Bien que le film laisse une part de flou sur le personnage et ses motivations, il est suggéré ici que le système colonial ne porte pas préjudice seulement au colonisé, mais qu’il assujetti aussi ceux en bas de l’échelle sociale, qui ont pour devoir de maintenir un ordre insensé. Ces derniers doivent abandonner leur empathie et leur humanité pour ne pas remettre en question la hiérarchie coloniale.

Je ne peux que vous recommander d’aller voir le film  dès que possible, et de vous faire votre avis sur son message et son entièreté, qui j’espère ouvriront des portes à d’autres récits de réappropriation de l’histoire par des communautés et personnalités oubliées. Voici quelques mots que Fanon adresse à un ami dans une lettre avant sa mort, qui reflète très justement la vitalité et la résilience du combat politique.

credit: allocine.fr

« Roger, ce que je voudrais vous dire, c’est que la mort est toujours avec nous et qu’il ne s’agit pas de savoir si on peut lui échapper, mais si on atteint le maximum pour les idées que l’on a fait siennes. Ce qui m’a choqué ici, dans mon lit, lorsque j’ai senti mes forces s’évanouir avec mon sang ce n’est pas le fait de mourir, puisque j’aurais pu mourir il y a déjà trois mois face à l’ennemi alors que je me savais déjà atteint par cette maladie. Nous ne sommes rien sur terre, si nous ne sommes pas d’abord les esclaves d’une cause, celles des peuples et celle de la justice et de la liberté. Je voudrais que vous sachiez que même lorsque les médecins m’ont condamné, j’ai encore pensé, quoique dans le brouillard, au peuple algérien, aux peuples du tiers monde, et si j’ai tenu le coup c’est grâce à vous. » Frantz Fanon 










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