Laura DIAS

Chapitre 4 : parce que le monde ne s’est pas arrêté de tourner
– Lyra
Ça fait déjà plus d’une semaine que je suis chez ma grand-mère et il faut avouer que les réveils à la première heure ne m’avaient pas manqué. En vivant à la campagne, les habitants ont toujours eu l’habitude de se réveiller aux aurores pour se donner à leurs activités professionnelles, contrairement à moi : en tant que citadine, mon réveil est mon téléphone ou les cinq appels manqués de ma collègue les jours où je suis en retard au boulot… Ouais bon, pas la même ambiance ! Mais ma grand-mère est désormais ravie que je l’accompagne tous les matins pour faire quelques courses au marché,à quelques kilomètres d’ici. J’occupe alors mes journées à rendre service à ma grand-mère, me promener dans les champs, lire des romans que j’ai pris avec moi et que je n’avais pas eu encore le temps d’ouvrir.
Certains voisins de ma grand-mère m’ont reconnue bien que je sois différente de ce que j’étais plus jeune. Lorsqu’on me demande combien de temps est ce que je compte rester, je réponds que j’ai pris quelques semaines de vacances parce que si je leur avouais que j’ai tout plaqué du jour au lendemain sans prévenir personne, ils croiraient sûrement que je ne suis qu’une inconsciente qui n’a plus aucun avenir. Parce que je fais partie des seuls, avec ma fratrie et quelques-unes de mes cousines, à avoir mis un jour les pieds à l’université. Alors il faut bien s’imaginer que pour les anciens d’un si petit village, avoir réalisé un parcours universitaire et trouvé un travail par la suite, c’est un privilège. Mais si seulement ils pouvaient comprendre que ma réalité dans une grande ville est parfois aussi difficile que la leur, au milieu des animaux et des plantes.
La vérité est telle que si j’ai quitté mon confort citadin, c’est que je ne m’y sentais plus à ma place et ce depuis un bon moment déjà, depuis le premier jour où je suis arrivée sur le continent américain en fait, mais j’ai jamais rien avoué à personne par peur de décevoir mes proches qui compte sur moi pour que je puisse avoir un avenir à la hauteur de leurs attentes, autrement dit, celui qu’ils ont toujours rêvé d’avoir. Bien avant mon entrée à l’université, mes parents avaient déjà tracé un futur pour moi et cela, sans que je puisse décider de quoi que ce soit. Je sais qu’ils n’avaient aucune mauvaise intention, ils voulaient seulement ce qu’il y a de mieux pour moi mais parfois quand j’y repense, j’aurais préféré que les événements se soient passés autrement…
En partant pour l’Amérique, je pensais trouver là-bas une base solide pour commencer une nouvelle vie, comme s’il suffisait d’appuyer sur un bouton magique pour recommencer de zéro. Il est évident que je me suis construite durant plusieurs années une parfaite illusion, qui a plutôt bien fonctionné au début mais au bout d’un certain temps, mon quotidien a pris un tournant beaucoup trop morose à mon goût. Jusqu’à présent, les années que j’ai passé au Portugal ont été les meilleures de ma vie et à l’aube de mes vingt-trois ans, Dieu seul sait que la dernière décennie n’a pas été l’une des plus enrichissantes sur le plan personnel.
Au Canada, je n’ai jamais été moi – même, j’ai toujours fait semblant d’être quelqu’un qui ne me ressemble pas. C’est après avoir passé plus d’une semaine chez ma grand-mère que je me rends compte qu’il n’y a qu’ici que je peux être libre d’être celle que je suis vraiment, sans faux semblants ni préjugés, seulement une jeune femme passionnée et ouverte à toutes les opportunités qui s’offrent à moi. Si j’ai accepté cet emploi en tant qu’assistante personnelle de “Monsieur le Directeur général des Affaires Étrangères canadienne” c’était uniquement pour faire plaisir à mes parents qui ont qualifié cette offre “d’opportunité en or, comme on en croise rarement” même si au fond je sais très bien que mon père a une fois de plus joué de ses nombreux contacts pour me faire embaucher : peu de temps après avoir obtenu mon diplôme en Littérature des civilisations étrangères, je ne savais pas encore ce que je voulais faire de ma vie à vingt et un an. Je me voyais commencer une carrière professionnelle en tant que professeure ou traductrice mais certainement pas atterrir dans un monde de conférences de presse, caméras et débats de politiques internationales. D’ailleurs, à l’heure qu’il est mon boss m’a sûrement déjà remplacée. Depuis que je suis partie, j’ai ignoré tous ses mails ainsi que les nombreux messages de mes collègues.
A défaut de ne pas apprécier mon job, mes collègues étaient des personnes agréables à supporter au bureau : je devrais peut-être leur signaler que je n’ai pas été assassinée dans mon appartement mais juste partie en retraite mentale et spirituelle. Drôle de nom pour qualifier un aller sans retour mais soit, j’enverrai un e-mail de démission à mon patron d’ici quelques jours.
La seule que j’ai prévenu de mon départ, c’est Maya, ma seule amie qui, au fil des années, est devenue une des raisons du pourquoi j’aime vivre au Canada. On s’est rencontrées à la fac et depuis on ne s’est plus jamais lâchées. Contrairement à moi, elle a un caractère bien marqué, elle ne se laisse jamais contredire par qui que ce soit et adore aller en soirée juste pour rejeter tous les hommes qui lui adressent la parole. D’après elle, prendre ce billet d’avion est l’idée la plus originale que je n’ai jamais eu ; comment dire qu’elle était à fond derrière moi en promettant de me rejoindre au milieu de l’été. Les soirées où Maya est présente ne peuvent qu’être réussies, je suis certaine que sa joie de vivre serait contagieuse à la personne la plus malheureuse du monde. J’ai hâte qu’elle me rejoigne pour que je lui fasse visiter là où j’ai grandi et accessoirement la faire participer aux fêtes traditionnelles qui promettent une ambiance hors du commun !
Pour l’heure, j’envisage de retrouver du travail, dans le cas où je ne sais pas encore combien de temps va durer mon voyage improvisé, et je doute que mes économies soient suffisantes pour subvenir à mes besoins longtemps. Je me demande où est ce que je pourrais postuler : la ville n’est pas bien loin mais je ne l’ai pas suffisamment visitée pour savoir quels types de jobs elle pourrait me proposer, à moins que l’on me recrute en tant que caissière. En restant ouverte à toutes les opportunités, je finirai bien par trouver quelque chose qui me conviendrait.
Merci d’avoir lu ce quatrième chapitre! Les cinq premiers chapitres seront publiés sur le blog « Nouvelles Vagues » et en ce qui concerne le reste de l’histoire, elle sera par la suite publiée sur la plateforme Wattpad : @lauradias19
