Théâtre, une scène de l’horreur contemporaine  

Nicolas Le Bricquir met en scène « Denali », un thriller policier haletant

Drubigny Eva-Luna | Qu’il soit présent dans les journaux, sur internet ou sur les plateaux de télévision, le fait divers ne cesse d’élargir son horizon et d’investir d’autres types de médias. Du cinéma  aux plateformes de streaming, des musées aux scènes de théâtre, le drame est omniprésent et ne cesse de fasciner les spectateurs et les lecteurs. À travers l’horreur que représentent ces affaires, c’est la société toute entière qui s’interroge sur ses failles, ses peurs, sa violence et sur la façon dont elle se met en scène elle-même. 

Une obsession contemporaine du fait divers 

Aujourd’hui, il est particulièrement aisé de déceler dans nos sociétés une fascination et une obsession pour les faits divers et les affaires criminelles. Un nombre incalculable de séries TV et de films ont mis en avant ces dernières années des intrigues fictives avec, au centre de celles-ci, des enquêtes à la recherche de meurtriers à inculper et d’affaires à élucider. Les émissions spécialisées autour de réelles affaires (cf. Enquêtes criminelles) ont toujours existé mais n’ont jamais autant suscité un tel engouement. 

Ainsi, nous sommes légitimes de nous demander : dans quelle mesure cette fascination pour l’horreur et les secrets, familiaux et politiques, a bouleversé notre rapport au réel et aux représentations que celle-ci a engendré. Et nous pourrions répondre que depuis quelques temps maintenant, cette obsession pour l’horreur s’est largement développée avec l’émergence des plateformes de streaming. Les réalisateurs se donnent la mission de retracer l’histoire de réels faits divers. L’horreur n’est donc plus fictive mais bel et bien réelle et s’inscrit pleinement dans les actualités que l’on nous délivre au quotidien. 

En France, Netflix est en tête des plateformes de streaming en parts d’audience selon JustWatch. Sur ce service nous pouvons retrouver des documentaires en plusieurs épisodes retraçant des histoires vraies qui ont parfois fait la une des journaux, c’est le cas de mini-séries (4 épisodes) sur l’affaire d’Outreau, Outreau : un cauchemar français (2024) ; sur l’affaire Fourniret (5 épisodes), L’affaire Fourniret : dans la tête de Monique Olivier (2023) mais encore sur l’affaire Grégory (5 épisodes), Grégory (2019). Ces séries documentaires retracent toutes les enquêtes qui ont été menées parfois sans élucidation mais aussi la place occupée par les médias lors des différentes affaires. Des témoignages, des reconstitutions avec acteurs mais aussi des preuves et des images qui avaient été prises à l’époque. Nous n’avons cité ici que des exemples français mais les séries les plus populaires sur la plateforme sont des faits divers étrangers, notamment américains, qui ont pour objets et personnages principaux les auteurs de ces crimes. 

Lors de la sortie de la première saison de Monstre (Monster en anglais) en 2022, par Ryan Murphy et Ian Brennan, retraçant l’histoire du serial killer Jeffrey Dahmer, cette dernière a accumulé près de 500 millions d’heures de visionnage durant les 28 premiers jours de sa diffusion et s’inscrit ainsi dans le top 10 des séries les plus populaires dès leur mise en ligne. Très controversée, cela n’a pas empêché les réalisateurs et producteurs de la série de réaliser une saison 2 et 3 sur les frères Menendez (2024) et Ed Gein (2025). 

D’autres séries et documentaires ont été la source de nombreux visionnages autour de ces affaires et cela laisse place parfois à de grands débats sur les réseaux sociaux. Cela a été le cas lors de l’implantation de l’exposition Serial Killer à Paris, du 21 février 2025 au 22 juin 2025, qui mettaient au cœur de la promenade les figures les plus emblématiques de ces faits divers et de ces affaires toutes aussi sanglantes les unes que les autres. Les histoires de Ted Bundy, Charles Manson, et bien d’autres, ont été exposées à l’aide de centaines d’objets et documents appartement aux tueurs eux-mêmes. Cette arrivée à suscité de nombreux débats notamment quant à la représentation minime voire inexistante des victimes et des familles. 

Mais alors quand est-il du théâtre ? 

Enquêter sur scène 

Du 10 septembre au 28 décembre 2025, au théâtre Récamier à Paris, a été produit par Jean-Marc Dumontet, Denali, un spectacle de Nicolas Le Bricquir. Nominée quatre fois aux Molières 2024 et récompensé par le prix du Polar 2023, cette pièce de théâtre est tiré de faits réels et retracent l’histoire de Denali Brehmer, une jeune américaine originaire d’Anchorage (Alaska), âgée de 18 ans et soupçonnée d’avoir tué sa meilleure amie. Recrutée par un homme se faisant passer pour un millionnaire sur internet, ce dernier lui aurait promit une somme importante d’au moins 9 millions d’euros en échange d’images du meurtre. En formant, avec son ami, Kayden Mcintosh (16 ans), un duo près à commettre l’irréparable contre de l’argent, elle aurait choisi pour cible sa meilleure amie, Cynthia Hoffman (19 ans). Le 2 juin, la victime fut emmenée dans une forêt. Après l’avoir ligotée, elle fut abattue d’une balle dans la nuque et son corps fut jeté dans une rivière et retrouvé deux jours plus tard. Tout au long de cet horrible processus, Denali, envoyait des vidéos sur Snapchat, en pleine action. 

Ce thriller policier illustre alors cette sombre affaire, à travers l’interrogatoire et l’enquête des détectives Jessica Hais et Lenny Torres, et met à l’épreuve le spectateur lui-même qui souhaite à tout prix découvrir la suite plutôt que de choisir son camp. 

Avec une nomination aux Molières 2025, c’est vers un nouveau thriller tiré de faits réels que nous allons nous tourner. ADN, représentée au Théâtre Michel pour une seconde saison jusqu’au 27 juin 2026, est une pièce écrite par Caroline Ami et Flavie Pean et mise en scène par Sébastien Azzopardi. Entre fiction et réalité, celle-ci débute en 2014 dans l’État de Washington, avec la naissance d’un nouveau né. Les médecins réalisent que le groupe sanguin de l’enfant ne concorde pas avec celui de ses parents et que celui qui devait être son père, après un test génétique, se trouve être… son oncle. 

Tout au long de cette pièce immersive, Tomas, le personnage principal, tente de mener l’enquête pour découvrir la vérité. Est-ce sa femme qui l’aurait trompé ? De plus, avec un homme qui se trouve être un frère caché ? Est-ce une erreur médicale ? Oscillant entre comédie et thriller, le suspens est à son comble et la pièce retient le souffle de ses spectateurs jusqu’à sa fin. 

De l’écran à la scène : hybridations et dispositifs 

Le théâtre aujourd’hui ne se contente plus de représenter le réel : il en adopte les formes médiatiques dominantes dans notre société, empruntant ainsi aux documentaires et aux séries leurs mécanismes narratifs afin de réinscrire la scène dans un paysage culturel contemporain. 

À travers la pièce Denali, la mise en scène offre une expérience semblable à celle de Netflix et transcrit les codes de ces séries d’enquêtes policières. Les vidéoprojecteurs reflètent des images et vidéos sur des sortes de rideaux transparents permettant aux spectateurs d’être en immersion totale dans l’histoire racontée. Ces derniers peuvent alors voir les messages envoyés, les vidéos réalisées telles qu’elles l’ont sûrement été aux moments des faits. La musique, les quelques passages visionnés avec les comédiens statiques qui semblaient eux-mêmes submergés par la situation, les émotions, les messages reçus, plongent le public dans une esthétique Netflix. 

Ces projecteurs reproduisent jusqu’aux codes les plus familiers de la plateforme de streaming : l’apparition du célèbre « passer l’introduction » puis à la fin de chaque séquence, le fond noir annonçant « épisode suivant ». À ces instants précis, une comédienne, située à gauche de la scène et assise tout au long de la pièce dos au public, intervenait seule, incarnant une téléspectatrice avec sa télécommande prête à mettre la suite. C’est dans cette mise en abîme que les doutes des spectateurs se sont dissipés : il ne s’agissait plus d’une pièce de théâtre mais d’une œuvre hybride, à la frontière de la scène et de l’écran. 

Cette hybridation révèle alors un désir collectif : celui de s’approprier le réel à travers l’enquête, de le comprendre et offre aux amateurs une possibilité de formuler ses propres hypothèses. Et si la fascination pour les faits divers puisait sa force dans le caractère spectaculaire, d’autant plus saisissant et troublant qu’il est réel ? 

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