Raphaël MONNIOTTE | Après des années de déboires financiers, et une partie de Monopoly qui a duré plusieurs mois, le studio Paramount a officiellement racheté Warner Bros le 6 octobre 2026. Hollywood n’a dorénavant plus que six têtes pensantes (Netflix, Comcast, Sony, Amazon, Disney et Paramount), toutes plus ou moins en accord avec le pouvoir exécutif états-unien. Ce qui se passe à Hollywood trouve son écho en France, où le monopole de Canal + sur l’écosystème cinématographique interroge, d’autant plus que le propriétaire du groupe (Vincent Bolloré), comme David Ellison (PDG de Paramount et donc de Warner), ne cache pas son aspiration idéologique réactionnaire.

C’était la série hollywoodienne 2025 / 2026, le rachat de Warner Bros. Discovery. La série commence par David Zaslav (président du groupe Warner Bros. Discovery) annonçant vouloir séparer son entreprise en deux, Warner Bros d’un côté et Discovery de l’autre, soit un retour à l’avant rachat par Discovery de Warner Bros. L’objectif ? Couvrir la dette de Warner Bros. par l’activité de Discovery. En décembre 2025, la dette du groupe s’élevait à 32 milliards de dollars. Dette qui ne l’avait pas empêché d’augmenter son salaire.
Dans l’épisode 2, David Ellison est intervenu en proposant de racheter la totalité du groupe par son entreprise, Paramount-Skydance. Puis sont venus Netflix et Comcast (propriétaire d’Universal). C’est à partir de ce moment que Zaslav décide de chercher un acheteur pour Warner Bros.
Dans l’épisode 3, Netflix met 72 millions sur la table pour racheter Warner. Premier grand rebondissement de la série, et inquiétude de l’industrie : le géant du streaming ayant une faible estime des salles de cinéma. Dans l’épisode suivant, Donald Trump intervient pour favoriser son ami Ellison face à Netflix. Comcast, option capitaliste mais moins réactionnaire que Paramount, et soutenant l’exploitation en salles, quitte la partie. Zaslav accepte l’offre de Paramount-Skydance, basée notamment sur des fonds Saoudiens, Qataris et Emiriens. La question du monopole devient centrale dans l’épisode 5, avec le département de la justice des Etats-Unis et la commission européenne qui interviennent. Paramount en sort encore vainqueur. L’avant-dernier épisode de la série, et le dernier espoir d’éviter ce rachat, intervient à l’été 2026 avec douze états dont la Californie et le syndicat des scénaristes qui conduisent Paramount en justice. L’affaire devait se régler en juin 2027, mais la fin de la série a été avancée au 30 septembre 2026 : le gouverneur de Californie a signé un accord avec Paramount suite aux menaces du studio de quitter son état, et la promesse de sortir 30 films par an en salles de cinéma. Zaslav quitte le studio avec un bonus de 600 millions de dollars. Ainsi né Skydance, fusion des deux studios, et déjà endettés à valeur de 80 milliards de dollars.
C’est donc dorénavant acté, deux des principales Majors Hollywoodiennes appartiennent à un Vincent Bolloré californien, tandis que les autres font tout pour avoir les bonnes grâces du président. Hollywood se divise entre géants du streaming (Netflix, Amazon), géants de la technologie (Apple, Comcast) et studios hégémoniques (Disney possède la Fox, Paramount la Warner). Quelques studios indépendants survivent (Ketchup, Néon, A24 dans une moindre mesure) mais la majeure partie de l’industrie culturelle cinématographique états-unienne ressemble moins à l’ère des Majors qu’à un capitalisme débridé où avoir son studio fait chic (Apple, Amazon), où l’on pense consommateurs et non spectateurs (Netflix), où le monopole règne en maître. Deux grands groupes possèdent à eux seuls la majorité de la pop-culture états-unienne. Disney possède entre autres Star Wars, Marvel, Pixar, les Muppets, Alien, Predator et Avatar. Skydance possède notamment DC, Star Trek, Mission Impossible, les Looney Tunes, Sonic, Bob l’éponge, Scooby-Doo, Game Of thrones et le Seigneur des anneaux. L’imaginaire de masses appartenait déjà à des grands groupes capitalistes, les Majors Hollywoodiennes et autres groupes annexes. Il est dorénavant condensé dans les mains de quelques personnes, détenteurs des Majors et de ces groupes annexes.
Ce rachat pose des conséquences concrètes :
– Une augmentation des abonnements aux plateformes de streaming : les prix des plateformes ne font qu’augmenter depuis 2020, tandis que leurs services sont moins intéressants qu’auparavant. En 2019, l’abonnement standard Netflix était à 11.99 euros par mois contre 14.99 en 2026, malgré une option avec publicités à 7.99 euros. L’abonnement standard de Disney + était à 6.99 euros par mois en 2020, prix actuel de l’abonnement avec publicités. Il faut compter 10.99 euros pour l’équivalent de l’abonnement de 2020. Il faut dorénavant payer plus pour ne pas avoir de publicités, pour pouvoir connecter plus d’écrans ou pour avoir accès à une meilleure qualité d’image. La fusion des plateformes HBO Max et Paramount +, presque actée par la nomination du CEO de HBO Max à la tête des deux plateformes, devrait en toute logique mener à une augmentation des prix d’abonnement.
– Un accès à l’information plus limité : CNN et CBS, deux des principales chaînes de télévision aux Etats-Unis, appartiennent à la même entreprise. On peut donc facilement imaginer des convergences régulières entre les deux chaînes et voir leurs différences s’effacer peu à peu.
– Une perte d’emploi massive : la fusion des deux studios est synonyme du renvoi de nombreux employés, pour limiter les dépenses de la nouvelle compagnie. Des suppressions de postes ont déjà été annoncées.
– Une plus grande difficulté à exister dans l’industrie pour les artistes : auparavant, si un studio refusait la proposition de créatif.ve.s, l’autre pouvait l’accepter. En limitant le nombre de studios, les chances de voir son projet porté à l’écran diminuent aussi.


La France sera elle aussi touchée par ce rachat. Warner Bros. France produit différents films français et s’assure de la distribution de films internationaux sur le territoire, ainsi que leurs sorties en support physique. Ce rachat donne à Paramount France la possibilité d’une fusion avec le groupe Warner, instaurant une situation de monopole sur le territoire français. Bien qu’ayant accepté la fusion, la commission européenne avait fait part de ses craintes concernant la concentration au niveau de la distribution cinématographique. La commission a toutefois signé un accord exigeant une répartition de la distribution des films.
Cette situation de monopole n’est pas nouvelle. La question se posait déjà en 2019 avec le rachat de la Fox par Disney, au XXème siècle avec le système de verticalité des cinémas (les Majors possédaient les cinémas qui diffusaient leurs films) et avec l’empire médiatique de William Randolph Hearst (en partie à l’origine du sensationnalisme des médias et de l’ère des fake news). Les inquiétudes que posent le rachat de la Warner par Paramount se sont déjà posées, et se poseront sûrement encore. Ce n’est pas pour autant que l’on ne doit pas les faire connaître, d’autant plus que ce rachat s’accompagne d’un risque idéologique.
En achetant Warner Bros. Discovery, David Ellison ne contrôle pas seulement la pop culture états-unienne, il possède un monopole sur les médias et l’information. Le rachat de Warner par Paramount donne à David Ellison la propriété de deux médias d’information, CBS et CNN. Le deal ayant empêché le procès entre les douze états et Paramount a été signé à condition qu’un conseil indépendant s’assure de la liberté éditoriale de CNN et CBS. Or, ce conseil devra rendre des comptes à David Ellison, nous faisant nous questionner sur sa véritable indépendance. Ce contrôle de médias par une seule et même personne, rappelle la situation française où, quelques milliardaires dirigent la plupart des médias. Leur proximité avec l’extrême-droite ainsi que leur rôle dans l’industrie cinématographique tend à faire un parallèle entre David Ellison et Vincent Bolloré. Avec ses médias (CNews, Europe 1, le JDD), Vincent Bolloré a contribué à la banalisation des idées d’extrême droite en France, ainsi qu’à la diabolisation de la gauche. CNN, jusque-là proche du parti démocrate, risque de devoir répondre aux volontés éditoriales de son directeur, malgré la présence d’un conseil indépendant. La même chose est arrivée avec le Washington post, racheté par Jeff Bezos en 2013, semblant d’abord conservé son indépendance, mais ayant prit un virage éditorial vers la droite ses dernières années : traitement négatif de Bernie Sanders, limitation des articles d’opinion à ceux soutenant l’économie de marché, renvoi de Karen Attiah suite à un article sur Charlie Kirk, fin de la politique de soutien du candidat démocrate à la présidentielle. Le rachat de CNN par David Ellison est un risque pour la liberté de la presse aux Etats-Unis, déjà mise à mal.
L’aspect idéologique ne passe pas seulement par CNN, mais aussi par Warner. Le studio est connu pour une certaine diversité politique dans les films qu’il produit, tandis que HBO est marqué par des séries plutôt à gauche (The Newsroom, The Wire, Watchmen). Le rachat par Ellison interroge sur la possibilité d’exister de productions démocrates. Ellison assure qu’il laissera une liberté artistique à ceux travaillant pour lui, mais le risque existe. En France, cette inquiétude est identique avec Canal, qui a beau produire de nombreux films, mais qui a déjà décidé d’en refuser pour raisons idéologiques (refus de Canal + de financer des films LGBTQIA+ d’après Christophe Honoré et intervention de Vincent Bolloré dans certains choix du studio).
En possédant Warner Bros. Discovery et Paramount, David Ellison a la possibilité d’imposer une idéologie réactionnaire à travers ses médias et ses choix de productions (et de non-production). Ce rachat donne à un seul homme le contrôle d’une grande partie de la culture états-unienne, ainsi que de l’information.
En France, Vincent Bolloré s’apprête à devenir actionnaire majoritaire du groupe de cinémas UGC, contrôlant ainsi l’entièreté de l’éco-système cinématographique (production et diffusion).
Ce qui se passe à Hollywood ne concerne pas que les Etats-Unis. Le rachat de la Warner par Paramount a des conséquences concrètes sur l’imaginaire de masse français, profondément lié à celui importé des Etats-Unis, mais aussi sur la distribution et production française. Ce qui se passe à Hollywood se passe, dans un contexte différent, en France avec le groupe Canal et son principal actionnaire, Vincent Bolloré.
En France comme aux Etats-Unis, la culture et l’information sont prises en otage par des milliardaires, en capacité de faire taire les voix dissidentes. La culture vaut mieux que d’être un plateau de Monopoly. Si les gagnants semblent actuellement être des hommes réactionnaires, les perdants eux sont toujours les spectateurs, les travailleurs et les artistes.
Sources :
« David Zaslav’s pay rises to $52 million, despite rocky year for Warner Bros. Discovery », Meg James, Los Angeles Times, 11 avril 2025
« Queer Gaze, Christophe Honoré : « Je voudrais que la queer palm reste une palme, un grand film de cinéma.» », Quentin Grosset, Trois Couleurs, 28 avril 2025
« Canal + s’apprête à racheter UGC, l’un des leaders du cinéma français », Marina Alcaraz, Les échos, 2 septembre 2025
« La Commission autorise, sous conditions, l’acquisition de Warner par Paramount», Commission Européenne, 23 juillet 2026
« C’est désormais certain : Paramount va racheter Warner Bros après des mois de bataille», Mathieu Jaborska, Ecranlarge, 1 octobre 2026
« Juste après avoir fusionné Paramount et Warner, David Ellison promet des licenciements pour financer son empire construit par endettement », Arnaud Leparmentier, Le monde, 6 octobre 2026
« Le patron de Warner Bros. quitte le studio avec 600 millions de dollars », Charles Martin, Premiere, 9 octobre 2026
