Cinéma/Culture

Dark Shadows

Emeline Cocq,

le 24/05/12

On l’attendait avec impatience : Dark Shadows ou le premier film de vampire made in Burtonland. Adapté d’un soap opera fantastique des années 1970, cette comédie d’outre-tombe renoue avec la tradition des Nosferatu et autres Dracula, de la cape de Bela Lugosi au blush prononcé de Robert Pattinson … Un cocktail qui laisse un goût amer.

 

1752. Barnabas Collins (Johnny Depp), propriétaire riche et puissant de la ville de Collinsport en Amérique, s’attire les foudres d’Angélique Bouchard (Eva Green), une sorcière qui le transforme en vampire et l’enterre vivant pendant deux siècles. Alors que l’entreprise familiale fait faillite, Barnabas est libéré par inadvertance de sa tombe et décide de reprendre les rênes de la ville, faisant face à son ancienne rivale et amante, Angélique, et à l’univers singulier des années 1970 …

 

Dès les premières images, le décor est planté : récifs et mer tourmentée, château surplombant, malédiction et Méphistophélès …  Nous voici bien au cœur d’une œuvre de Tim Burton. Le sang, comme souvent dans ses films (voir Sweeney Todd), constitue un leitmotiv qui conduit Barnabas et le spectateur à se poser sans cesse la question de l’hérédité, de notre nature contre laquelle on ne peut lutter. C’est encore le sang qui irrigue la famille Collins en 1972, et qui demeure le seul point commun que partage chacun des membres. L’irruption de Barnabas dans le vaste château délabré (aussi isolé et poussiéreux que celui d’Edward dans Edward aux mains d’argent), bouleverse le déclin tranquille des Collins. Vampire malgré lui, Barnabas fascine et séduit (au sens de dévier du droit chemin) : c’est grâce à lui que les secrets les plus noirs sont paradoxalement révélés. Corruption, égoïsme, avarice, luxure : tout y passe. Il rejoint ainsi les monstres burtoniens, inconscients de leur propre étrangeté.

 

C’est d’ailleurs de cette inconscience que naît le comique. Barnabas débarque littéralement dans un monde dont il ne comprend ni le langage, ni les façons. Les autres personnages, à le voir comme quelqu’un de différent, sont perçus à l’inverse comme des êtres loufoques et paumés : le docteur Julia Hoffman (Helena Bonham Carter) dépressive et alcoolique, Willie Loomis (Jackie Earle Haley) gardien de nuit hagard, Carolyn Stoddard (Chloe Moretz) ado rebelle (doublée d’un loup-garou), la gouvernante Victoria Winters (Bella Heathcote) qui s’invente une identité (et qui voit des fantômes accessoirement) … D’autant plus que le contexte est celui du début des années 1970 : on parle d’égalité hommes-femmes, on fume des joints et on est contre la guerre. Si le cadre et la musique permettent de rompre totalement avec le propos plutôt glauque et macabre, Barnabas, contre toute attente, avec ses propos affectés et son allure de dandy, participe de ce mouvement subversif. En le ringardisant, Tim Burton dépoussière le mythe du vampire pour lui conférer un statut plus accessible, celui d’un homme désespéré par ce qu’il ne peut contrôler : le temps et l’espace.

 

Dans le sillage de Charlie et la Chocolaterie (2005), le film arbore une esthétique kitsch, très pop et très lisse. De tous les personnages, ce sont sans doute les deux rivaux, Barnabas et Angélique Bouchard, qui semblent le plus irréels. Intemporel et insaisissable, ce couple macabre possède des traits et des attributs qui rappellent à chacun sa nature monstrueuse (« We are two big fish » dit Angélique à Barnabas). Dans le combat final, alors que la maison prend vie (on se croirait dans le manoir hanté de Disneyland …), la peau d’Angélique se craquelle, telle un souvenir qui part en miette, et celle-ci tend (littéralement) son cœur à Barnabas. En l’enterrant vivant, la sorcière a jeté un sort à celui qu’elle aime croyant ainsi posséder son amour ; et c’est précisément cette confusion entre l’amour et la possession qui est devenue sa propre malédiction.

 

Le caractère romantique (et latent) du personnage de Barnabas confère au film une gravité proche du sublime. L’hommage à des figures vampiriques comme Vincent Price dans The Last Man on Earth (1964) est prégnant. Toutefois, cet aspect est largement minoré. Des thèmes importants et finalement fondateurs de l’intrigue comme le pacte avec Satan, la réflexion sur la nature déchue, passent au second plan. D’où une succession de clichés (sûrement volontaires, car on sait combien Tim Burton les aime) qui nuit à la singularité du film. Sans oublier cette grande galerie de personnages qu’on ne traite que partiellement ou qu’on finit par oublier. Au final, on ne sait pas si on a vu un film du réalisateur génial, qui sait toujours nous surprendre même si on connaît déjà son univers, ou une auto-parodie bien pâle.

À voir quand même, ne serait-ce que pour l’intervention remarquée (et non remarquable) d’Alice Cooper …

 

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