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L’Ecume des jours : Pour – Contre

Aurélien M., le 02/05/13

L’écume des chiottes

Malgré son titre racoleur, et pour soustraire l’immense lectorat du blog à une quelconque mésinterprétation, cette critique est bien en faveur du film.

Le film s’ouvre sur le plan d’une grande salle de conférence aux allures rétro-futuristes soviétiques (c’est effectivement le siège du parti communiste à Paris), pleine d’une ribambelle de dactylographes sérieusement assis et qui, au gré des machines à écrire qui défilent devant eux comme du travail à la chaîne, rédigent les premières phrases de l’Ecume des Jours. D’ailleurs, le film se clôt sur la même image, mais les premières phrases du roman ont été remplacées par des dessins d’enfants qui constituent un dessin animé et les dernières images.

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La boucle est bouclée me direz-vous, mais qu’en est-il de l’amour entre Colin et Chloé ? Où est passée la magie du roman et beauté métaphorique qui l’habite ? Le jeu des acteurs est-il aussi appréciable que le laisse présager le casting ? Retrouve-t-on l’univers onirique de Gondry ? Sort-on déçu ou ravi ? Je n’apporterai aucune réponse à ces questions, car là n’est sûrement pas l’intérêt du film, et son réalisateur nous le fait bien comprendre.

Il reste à tous les lecteurs de l’Ecume des jours, le souvenir plus ou moins périssable d’une histoire d’amour au dénouement fatidique, bercée par une force imaginative et la divine musique de Duke Ellington. Lecture de jeunesse, d’adolescence, certains gardent l’image du pianocktail, le nom de Jean Sol Partre, et le nénuphar dans le poumon. Tout y est, et même plus, beaucoup plus.
La nuance entre la fidélité à l’œuvre et la liberté que s’octroie le réalisateur est mince : quelques dissonances apparaissent avant de se muer rapidement en une musique d’un tout autre genre. Les premières images du couple Colin-Chloé sonnent faux car elles respirent une naïveté, une candeur qui met rapidement mal à l’aise. La première question se pose lorsque Colin décide de l’endroit où retrouver Chloé pour la première fois. Gondry imagine un service de page jaune, fonctionnant sur minitel, et les termes recherchés sont : « coin préféré de Paris. » Après avoir hésité entre le cliché de la Tour Eiffel et Versailles, ce sera finalement le chantier des Halles.

halles écumes des jours

Le personnage de Colin est bien loin de la représentation que l’on peut s’en faire par le roman : il est agressif, égoïste pour ne pas dire égocentrique. Il devient furieux au passage d’une chanson un peu trop populaire à son goût et se met à fracasser la radio : « [il] n’aime pas les tubes. » Chick est certainement le plus amoché, sa came c’est Jean Sol Partre : sous forme de pilule, de buvard, de gouttes dans les yeux, il se shoote littéralement à « L’existentialisme est un rhumatisme. » Cela explique ses demandes incessantes d’argent à Colin et ces poignées pour le moins douteuses entre les deux acolytes. Chloé n’est pas en reste, on soupçonne par quelques sous-entendus une relation plus qu’intime avec  avec Nicolas, le cuisinier poli mais dont la verve langagière s’épuise avec l’histoire d’amour. 

Aujourd’hui, nous comptons les déçus du film et le manque d’entrées qu’il réalise. Trop éloigné du roman, brouillon, bardé des ingénieries de Gondry, bouffi, lourd, niais, mauvais acteurs. Une histoire mal portée dont Gondry ne fait qu’effleurer l’essence poétique, avec un aspect carton qui dénature et la transforme en une succession de saynètes clichées et sans âme. C’est exactement en cela que consiste le roman, et il a su fidèlement le reproduire. Gondry n’est pas assez simplet pour se laisser berner par une histoire d’amour candide et une suite de clichés littéraires servis par une dose de créativité toute relative. Il désamorce, détruit l’idylle idiote pour en livrer une critique dissimulée.

Les nombreuses dactylographes du début ponctuent le film par quelques scènes : véritable travail à la chaîne, le spectateur les observe lors de leur pause déjeuner – une pause dans le film – avant de reprendre le cours répétitif de leur travail – du film … Quand Colin dit à Alise que « ce ne sont pas les hommes qui changent, mais les choses », la phrase s’écrit machinalement sur le papier avant de passer dans d’autres mains. Le réalisateur souligne, surligne, et entoure en rouge les clichés amoncelés dans la copie de Vian. Il se moque des relents écœurants et les détourne : les colères de Colin surviennent lors des instants romantiques, ils sont dirigés contre la musique absurde qui passe à la radio et qui apporte la dernière touche niaise à l’instant. Que ce soit dans le petit nuage tiré par une grue, dans la voiture sous un dôme d’arc-en-ciel, le réalisateur désamorce la tension pathétique en prenant le spectateur à revers.

La critique vise autant la création artistique de masse symbolisée par les dactylographes, que le spectateur venu pour sa dose de divertissement. Gondry déjoue ses attentes en refusant de faire un film stéréotypé, mais il a oublié une chose : l’Ecume des jours est un des romans préférés des français, le voir ainsi dénaturé par la recherche critique ôte au film l’émotion et la beauté attendues par une telle adaptation. Le problème du casting en est le symbole le plus parlant : accumuler Duris, Tautou, Sy, Elmaleh relève presque de la blague de potache. Il a voulu offrir au spectateur le gratin des acteurs français, lui faire croire qu’on lui apportait sur un plateau d’argent un délicieux drame romantique, mais la sucrerie à laquelle tout le monde s’attend, une transposition fidèle du roman, se révèle souvent fade à cause de la posture parodique adoptée.

L’ensemble du film ne cherche pas à tourner en dérision le roman de Vian et lui reconnaît des atouts que Gondry sait mettre en avant. Après l’annonce de la mort de Chloé, le passage au noir et blanc offre à la scène de l’enterrement une crédibilité et une émotion réelle. La représentation de l’Eglise, le triomphe de Jean Sol Partre, le passage de Colin par le « pôle emploi » sont autant de coups de génie de Vian que Gondry parvient parfaitement à mettre en scène dans toute leur portée critique. Il utilise alors pleinement la matière intéressante de l’œuvre et n’exclue pas les idées condamnant la société. Ainsi, le film se termine sur les dessins enfantins laissés par Chloé suivis de la chute de Colin sous l’eau. Gondry cherche peut-être à nous faire passer un message sur cette histoire et sur sa valeur, sur ce qu’il en a fait et ce qu’il pouvait en faire, sur le roman et sur son cinéma, sur l’adaptation elle-même.

Terminons par la première scène où Colin se prépare dans la salle de bain. Un détail en aura marqué plus d’un : le héros s’admire souriant dans le miroir, avant de se couper les paupières. Il part alors s’aventurer les yeux grands ouverts, émerveillés par le monde idyllique et irréel, où tout est enchanté par la créativité poétique de Vian. Gondry se refuse à adapter l’Ecume des jours en jouant sur cet aspect merveilleux, il donne à voir l’envers du décor, de l’histoire comme de la création. Le spectateur apprend, à contre-cœur, que cette écume était finalement l’écume des chiottes.

Nellie Le Ster, le 30/04/13

L’Ecume des jours, roman inadaptable ?

L’humour et les jeux constants faits sur le langage par Boris Vian ne peuvent être qu’une épreuve pour les cinéastes. Gondry s’y est risqué à son tour, et n’a pas eu froid aux yeux avec un casting regroupant Romain Duris (Colin), Audrey Tautou (Chloé), Omar Sy (Nicolas) et Gad Elmaleh (Chick).

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On ne peut s’empêcher de voir le film au prisme du roman, celui-ci étant d’ailleurs représenté dans les scènes inventives de dactylographie collectives qui le parsèment.

Quant à l’intrigue, Boris Vian affirmait avoir souhaité écrire une histoire simple, celle d’un garçon qui tombe amoureux d’une fille et qui voit celle-ci tomber malade et mourir. Chloé et Colin se rencontrent par l’entremise de Nicolas, le cuisinier, mais aussi Chick – l’admirateur de Jean-Sol Parte – et Alise, le couple d’amis qui les accompagnera.

Michel Gondry respecte à la lettre beaucoup de détails du roman. On est surpris par une adaptation qui se fait, à maintes reprises, extrêmement littérale. Colin « taille en biseau » ses paupières  au début du roman et celles-ci sont bien taillées au coupe-ongle dans le film et les morceaux tombent dans le lavabo. Aussi n’est-on pas surpris de voir « exécuter » l’ordonnance, certes, non pas à la guillotine, mais à la chaise électrique.

Cette adaptation mot à mot est sans doute regrettable, et les meilleurs passages du film semblent être ceux où Gondry joue avec le langage cinématographique, transposant le jeu du roman à son art. Ainsi, certains effets visuels fonctionnent, qu’ils soient à la lisière entre le mot et l’image comme « les petits fours » à l’apparence de miniatures de fours, ou purement visuels tels les patineurs reliés au mouvement du tourne-disque. Les décors de l’appartement où vivent Chloé et Colin, leur rétrécissement et leur dégradation sont bien opérés. L’engouement suscité par Jean-Paul Sarte est également bien rendu car modernisé : celui-ci suscite lors de ses conférences autant de passion qu’un concert de rock, il apparaît au-dessus de la foule dans une immense pipe, est canonisé par les photos des téléphones mobiles en forme de croix des « fans » présents dans la foule.

Le rythme du film mime bien le passage de l’insouciance et de la joie, avec un montage très – trop – rapide et une abondance de couleur, à la maladie, avec un rythme plus lent et un monde décoloré.

Pourtant la magie n’opère pas. Au-delà de l’humour du livre, sa poéticité est mal ou peu rendue – bien qu’on note quelques tentatives, comme le passage de plongée sous marine en surface que présente l’affiche. Mais les effets spéciaux, les animations insérées, les successions extrêmement rapides d’éléments farfelus donnent plus mal à la tête qu’ils nous donnent le goût et la saveur d’un autre univers.

Les acteurs eux-mêmes semblent mal à l’aise et mal insérés dans cet univers factice. A l’insouciance, ils substituent parfois une hystérie qui dérange l’interprétation du film. Ils incarnent difficilement leurs personnages, leurs répliques sonnent faux, leur prononciation est souvent inaudible comme s’ils n’assumaient pas leurs rôles. Didier Péron, critique dans Libération, parle n’hésite pas à parler de « plateau-repas indigeste » pour référer au casting et à titrer sa critique « l’enclume des jours ». Il est notamment surprenant et décevant de voir le personnage de Colin adopter un caractère étranger au livre,  oscillant du pathos à la colère lorsque Chloé tombe malade.

Peut-être que certains spectateurs seront heurtés par cette lecture faite par Michel Gondry, loin de la poésie du roman. Si l’on peut saluer de nombreuses tentatives de mise en scène, la pertinence de certains décors,  les pointes d’humour,  la modernisation d’éléments du roman, le jeu des acteurs et l’adaptation frénétique des métaphores nous laissent de marbre.

On est déçu de ne pas voir la tentative de traduire réellement le roman en termes d’images, c’est–à-dire une adaptation qui s’attacherait à remotiver, briser, recoudre, remanier, poétiser, les codes cinématographiques – d’autant plus lorsqu’on connaît l’œuvre du cinéaste et sa créativité en la matière. Il s’agit ici moins d’une adaptation qu’une transcription trop littérale, qui perd alors l’esprit du livre.

3 réflexions sur “L’Ecume des jours : Pour – Contre

  1. Il sera intéressant de comparer cette nouvelle adaptation de L’ÉCUME DES JOURS avec celle de Charles Belmont avec les très jeunes acteurs Marie-France Pisier, Jacques Perrin et Sami Frey. Sélection officielle au Festival de Venise 1968. Sortie du DVD en octobre 21013.
    Prévert en disait : « Belmont a gardé le coeur du roman, ce film est merveilleusement fait. En plus, c’est drôle ! »
    Renoir : « Ce film a la grâce »
    En décembre 2011 Jérémie Couston écrit dans Télérama: « Une comédie solaire délicieusement surréaliste. Adapter Vian ? un tabou dont Charles Belmont est joliment venu à bout ».
    En juin 2012 Michèle Vian dans Le Monde : « C’est très joli. Charles Belmont avait compris quelque chose. Il était fidèle à l’esprit. Et la distribution est éclatante ».
    Et le Passeur critique le 24 avril 2013 : « Cette fraîcheur de ton offre au roman original la traduction à l’écran d’une fuite existentielle débordante de vie magnifiée par une bande son jazzy d’une élégance rare et d’un montage à son unisson. Élégant le film l’est tout du long dans un dégradé de nuances. »

    On peut voir photos, extraits et avis critiques sur le blog :
    L’oeuvre du cinéaste Charles Belmont
    charlesbelmont.blogspot.fr

  2. Après avoir passé les 5 premières minutes à tenter de me souvenir précisément du livre pour mesurer la fidélité ou non de Gondry à Vian, j’ai lâché prise pour voir le film non pas comme une adaptation, soumise et dépendante d’un texte qui lui serait extérieur mais comme une oeuvre à part entière, autonome et originale. Je pense que c’est ainsi qu’on peut réellement comprendre et apprécier le film sublimement poétique et ingénieux de Gondry.
    En fait il me semble un peu stérile de sans cesse revenir au livre comme si Gondry lui devait quelque chose.
    Pour voir ce film, il faut oublier L’écume des jours.

    • Je ne sais pas… Si dans la majorité des cas d’adaptation je décrierais les critiques inféodées aux livres, il me semble que Gondry choisit réellement d’adapter un « roman inoubliable », qu’il en a conscience et qu’il fait signe vers l’oeuvre écrite par les scènes de dactylographie. Mesurer l’écart et le rapport du cinéaste au roman peut laisser penser qu’il met aussi en scène la question de son adaptation – c’est peut-être là qu’il montre qu’il ne lui doit rien, qu’il peut jouer avec ( d’un littéral douteusement littéral (cf. les petits fours) à l’invention poético-farfelue). Et au-delà, peut-être que le souvenir du roman pose la question du rapport de l’image au langage, c’est-à-dire à notre façon de voir à travers la langue. Et pour le coup, Gondry l’a un peu trop violentée pour m’émouvoir pleinement…
      Quelle a été, d’ailleurs, mon émotion, celle du dépouillement de l’image dans la dernière partie où le réveil de l’émotion de la lecture? ça y est, je retombe dans le piège…

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