Arts & cultures/Littérature & philosophie

Salman Rushdie, mémoires d’un condamné à mort.

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© Abbas/Magnum Photos

Par Sophie Garcia

Joseph Anton, une autobiographie.

Avant de lire son autobiographie, je ne connaissais de Salman Rushdie que le nom. Et encore, avec des fautes d’orthographe. J’avais tout de même eu l’audace de l’utiliser comme accroche pour une dissertation abordant le thème « littérature et politique » (toute ressemblance avec le programme de littérature de khâgne est purement fortuite…), alors que je ne savais rien ou presque des Versets sataniques et que mon orthographe de « ayatollah » et « Khomeiny » était plus qu’hasardeuse.

Mais depuis, Joseph Anton a permis de remédier à mon ignorance crasse. C’est l’histoire, comme vous le savez sans doute, d’un homme condamné à mort en 1989 par un chef religieux iranien pour avoir écrit un livre critique vis-à-vis de l’islam : Les Versets sataniques.

Mais ce qu’on ne sait peut-être pas avant d’avoir lu son autobiographie, c’est que loin d’avoir vu s’élever dans notre chère Europe des Lumières un cri de protestation unanime et intransigeant pour la protection de ses droits et la lutte pour la liberté d’expression, Salman Rushdie s’est retrouvé pendant près de dix ans très injustement isolé et confronté, plus souvent que ne le reconnaissent les médias et les hommes politiques, à l’opinion commune selon laquelle la littérature ne valait pas vraiment la peine qu’on se batte pour elle, qu’il n’avait rien accompli d’important dans sa vie (contrairement aux autres grandes personnalités bénéficiant de la protection des services secrets britanniques, comme Margaret Thatcher par exemple…) et que c’était à lui de s’excuser pour avoir écrit son livre. En Grande-Bretagne, les médias conservateurs (l’un d’eux est rebaptisé le « Daily Insult » par l’auteur) n’ont cessé de dénigrer l’homme avant d’avoir lu l’oeuvre.

Salman Rushdie (bizarrement…) n’a pourtant jamais renoncé à clamer que se battre pour la liberté, pour le droit de chacun à dire ce qu’il pense sans craindre d’être rayé de la carte par un groupe d’islamistes enturbannés, était important.

Mais c’est aussi l’histoire particulière d’un homme pour qui l’extraordinaire devient l’ordinaire pendant dix ans. Des changements d’adresse incessants, des gardes du corps dans le salon, un pseudonyme (dont l’explication très littéraire se cache dans les pages du livre), des « nettoyages à sec » (autre expression devenue familière) pour ses amis et sa famille…

Ce qui m’a particulièrement touchée, c’est que ce livre ne raconte pas seulement sa lutte d’écrivain engagé, mais aussi la manière dont il a tenté envers et contre tout de continuer à vivre sa vie de père, d’amant et d’ami. A travers les pages défilent ainsi ses proches aux noms souvent illustres qu’il nous rend familiers : Harold Pinter, Vaclav Havel, Günter Grass…

Et les histoires d’amour, qu’en reste-t-il dans ces conditions extrêmes ? Marianne, Elizabeth, Padma, sont autant de femmes courageuses qu’il a aimées et qui l’ont accompagné pendant ces années de tourmente.

Cependant, rétrospectivement, il est difficile ne pas avoir l’impression amère que Salman Rushdie a vu dix des années les plus importantes de sa vie d’homme, entre quarante et cinquante ans, gâchées par la menace permanente de la mort et par l’absence de liberté. Il est impossible de réprimer la colère et le dégoût quand on sait que cette situation a privé son fils, Zafar, âgé de dix ans au début de l’affaire, de la présence d’un père et d’une enfance tout à fait normale.

Ce livre nous rend plus pressante encore la nécessité de ne jamais baisser les bras devant les extrémismes et l’obscurantisme quels qu’ils soient et de ne jamais céder devant leurs menaces. C’est une leçon de courage donnée par un homme trop souvent seul, qui a pu se décourager mais qui n’a jamais cessé de se relever et de tirer les leçons de ses erreurs. Et c’est enfin la preuve que durant tout ce temps Salman Rushdie a toujours envisagé la réalité à travers son regard d’écrivain : son humour, son ironie face à une situation souvent désespérée, mais aussi ses réflexions sur la littérature et sur l’engagement saturent l’oeuvre qu’on referme en souriant à l’extérieur et en pleurant à l’intérieur parce que, vraiment, on n’avait pas envie qu’elle se termine !

Livre sorti le 20 décembre 2012 Chez PLON.

3 réflexions sur “Salman Rushdie, mémoires d’un condamné à mort.

  1. Critique agréable, qui donne envie de connaitre un peu plus cet écrivain.
    Une petite histoire qui raconte vraiment la grande alors?

  2. La rédaction espère que tous ses chroniqueurs oseraient encourir les mêmes risques que Salman Rushdie pour Nouvelles Vagues…
    Merci pour cette critique très intéressante !

  3. Justement la grande histoire n’est elle pas un prétexte pour en raconter une petit?,Est ce que le parcours d’un homme peut vraiment expliquer la complexité de ces années ? En tous cas, la chronique m’as donner envie de lire le livre pour savoir.

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