Arts & cultures/Littérature & philosophie

Cent ans de solitude

Cent ans de solitude, Grabriel García Márquez

Estelle Coppolani, le 10/10/13.

Cent-ans-de-solitude

Si le titre du roman peut tout d’abord effrayer par son emphase, la lecture des premières pages se charge rapidement d’offenser l’image d’Epinal que la tristesse de la formule en question suggère. La complexité attendue n’est pas à proprement renversée, puisque la narration s’efforce de livrer dès l’incipit une quantité d’informations assez élevée, avec un rythme proche du conte (à ceci près que ce dernier le justifie par sa relative brièveté d’ensemble, tandis que Cent ans tient en un peu moins de 500 pages) ; mais les langueurs ou les sécheresses auxquelles on pouvait s’attendre se substituent dans la réalité à une voix presque semblable… à celle des Mille et une nuits.

L’histoire, qui démarre très vite ou très lentement (selon que l’on accepte tous les micro-événements du récit comme constituant l’histoire principale ou que l’on se focalise sur le noyau dur du récit, en effet très lent à apparaître), partage en effet avec les Contes le point commun non négligeable de la localisation imaginaire. Il n’y a pas seulement à y entendre une démesure de la fantaisie – bien qu’elle soit également valide concernant Cent ans – ou la représentation imagée d’un modèle sociétal connu (l’Amérique latine, et à une échelle moindre la Colombie, que l’on peut retrouver par la suite dans la multitude de guerres civiles et le tourment politique incessant du village de Macondo) mais également la promesse, dès les premières lignes, d’un souffle presque épique.

L’épopée, puisque nous en parlons, se caractérise généralement par sa constitution en vers (en chants, même), ses explications cosmogoniques et, comme elle va d’hier à aujourd’hui, sa politisation assez fréquente de l’histoire qu’elle prétend retracer (ainsi que Sartre le disait, le point B découle logiquement du point A dans un roman : ainsi du présent face au passé dans l’épopée). Bien que le vers fasse ici place à la prose, le style baroque de García Márquez, fort de la largesse de son vocabulaire – on aurait presque envie de dire qu’il est « fourre-tout », ce qui rappelle encore l’épopée dans son ambition totalitaire –, se livre dans une sorte de poésie verbale généreuse où l’infiniment grand et l’infiniment petit (cela peut vouloir dire, en métaphore, le malaise identitaire et les pulsions peu hygiéniques de l’indienne recueillie par Ursula) se côtoient sans dualité, tout comme l’histoire des hommes n’est jamais que relative à celle des dieux dans les épopées.

La naissance du village de Macondo est suivie par le lecteur dans une longue et périlleuse marche menée par la famille Arcado Buendia. Il faut bien du temps avant de comprendre à quoi renvoient ces Cent ans de solitude (ne serait-ce pas ajouter du poids au titre de la façon la plus pertinente qu’il soit ?), après des générations, des recherches – accessoirement des découvertes –, des duels, des amours et, surtout, beaucoup de répétitions. Le personnage d’Ursula, de plus en plus obsédé par l’idée que le temps ne fait que se répéter, fait écho à un récit qui additionne des péripéties presque identiques. Sur le plan extra-littéraire, on retrouve donc cette idée d’imitation, qui confirme une puissante inspiration que l’on pourrait faire remonter jusqu’au texte fondateur de la civilisation latinisée : la Bible. Le personnage de José Arcado Buendia (dont le prénom n’a sûrement pas été choisi au hasard) apparaît alors avec assez d’évidence dans tout ce qu’il peut porter de mythique.

Mais là où Garcia Marquéz tape vraiment fort, c’est sans doute dans cette utilisation plus qu’originale d’une tradition aussi ancienne et, de fait, classicisée. Cent ans de solitude appartient à cette catégorie de romans que l’on dit du « réalisme magique ». L’oxymore renvoie à un type de romans qui s’attache à représenter une réalité connue avec une ligne de vraisemblance rigoureuse (mais que l’on pourrait qualifier d’habituelle de nos jours, puisque la majorité des auteurs travaillent ainsi depuis que l’on a décidé que le 19ème siècle était le grand siècle romanesque) en incluant des éléments surnaturels ou excentriques au sein de cette réalité, et en les traitant au même niveau que les autres éléments.

La beauté de Cent ans tient véritablement à ce principe que l’auteur s’amuse à décliner sous plusieurs formes. La création du village, son urbanisation progressive, ses bouleversements politiques s’associent aux histoires de famille les plus débridées, aux événements les moins ordinaires et à une sorte de puérilité désorganisée et générale qui semble vouloir dire : tout ceci n’est qu’un jeu. Si c’en est un, en tout cas, il semble que García Márquez possède une dextérité toute particulière pour ainsi jongler entre passions contrariées et trivialités assumées, débauches grandiloquentes et humbles amours, conformités sociales et messages surnaturels, ambitions égocentriques et joie enfantine.

Oui, Cent ans de solitude écrase, pétrit et distend tout cela dans un récit étonnant (rappelons que Cocteau disait que la poésie devait « étonner ») où l’on perçoit plus que tout autre chose, et avec une intensité rare, ce que l’on pourrait peut-être considérer comme le matériau principal de toute écriture : l’élan de vie.

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