Gender&co/portrait

Homoliberté : on parle de féminisme et culture queer

Une interview de Sara Andrade | Depuis qu’il était un petit garçon, il voulait être une petite fille. Il se définit aujourd’hui comme non binaire.  Nous l’avons rencontré au Point Éphémère durant le festival « Sang Rancune » le 10 novembre. Nous sommes ensuite allés chez lui pour l’interviewer sur les questions de non binarité, de féminité et de culture queer, entre autres. Nous parlons de Romain, un étudiant homosexuel qui a une vision du monde qui nous paraissait intéressante à mettre en lumière pour développer une réflexion sur ces sujets. Avant même l’interview, nous avons su que nous allions dialoguer avec une personne sincère, sensible, qui a créé son propre univers dans lequel il s’accepte et se respecte pour ce qu’il est.

Nous remercions Romain d’avoir accepté de se livrer lors de cette interview.

https://www.instagram.com/romain_froelic/

NOUVELLES VAGUES : T’as pas peur de t’exprimer ?

ROMAIN : Je suis fier de mes revendications, et j’ai pas peur de les exprimer par exemple à la fac ou dans les assos. Mais si par exprimer on entend prendre position dans la rue, c’est-à-dire si quelqu’un se fait tabasser sous prétexte qu’il est gay je suis pas sûr que j’interviendrai. Parce que par principe je serai rattaché à une minorité fragile et donc j’aurai un peu peur de me faire tapper dessus. Donc ça dépend du contexte.

NOUVELLES VAGUES : Présente-toi alors…

ROMAIN : Je m’appelle Romain Froelicher. Je suis étudiant à la Sorbonne Nouvelle en Littérature en L1. J’ai 20 ans. Je suis parisien depuis deux ans. J’ai travaillé pendant un an et demi dans la mode, ainsi dans une galerie d’art. J’écris et je suis assistant designer , et je pense que j’ai fait le tour.

NOUVELLES VAGUES : Parlons de la culture queer. Qu’est-ce que c’est ?

ROMAIN : Alors le mot QUEER c’est un mot qui veut dire bizarre , étrange, différent. C’est une réappropriation du mot comme pédé maintenant. On l’a repris pour faire un mouvement fédéré, mais c’est assez compliqué à définir et je voudrais pas m’avancer, car le principe de la culture queer c’est la différence, les choses cachées, l’underground, le non habituel, de l’en dehors des normes et ça englobe de fait tellement de personnes et de personnalités différentes, que je peux pas me permettre de parler de la culture queer uniquement en mon nom parce que, tout simplement parce que je suis un mec avec un pénis normal, je ne suis pas ni trans ni intersexué ou en douleur physique profonde par rapport à ça, donc je peux pas apporter en mon nom toute la culture queer.

NOUVELLES VAGUES:  Et alors pour toi qu’est-ce qu’elle représente?

Selon moi c’est une contre culture qui porte mal son nom, parce que ce n’est pas une culture qui s’est construite par opposition à la culture mainstream classique hétéro mais c’est une culture qui émerge en parallèle, c’est un peu une réponse, c’est-à-dire que pour tous ceux qui ne se sentent pas binaires, qui ne correspondent pas à ce qu’on devrait être dans un monde hétéronormé, c’est une culture qui propose une porte de sortie, un forme d’échappatoire, en leur disant vous pouvez exprimer vos différences et on en faire une force et un élément constitutif de ce que vous êtes au travers de cette communauté-ci. Du coup pour moi c’est une culture basée sur l’esthétisme d’abord, sur une vision très différente de la mode, sur une androgynie très différente de la mode. C’est aussi une ramification de la culture LGBT beaucoup plus portée sur la personnalité, le vécu, que sur la sexualité seulement.

NOUVELLES VAGUES : Quand est-ce que tu as compris que tu n’étais pas en accord avec la société, c’est-à-dire le système ?

ROMAIN : Depuis ma naissance. J’ai jamais réussi à m’intégrer, j’ai jamais réussi à avoir des amis, des potes. Quand j’étais petit je voulais être une fille, ça m’est resté très très fort, jusqu’à 16 ans je le désirais. Je voulais même faire une transition, bref… je voulais devenir une femme. En plus j’ai un père de droite, très conservateur, politisé à droite et lui, il m’a toujours expliqué : Romain, les noirs, les arabes, les pauvres tu les méprises, les femmes tu les baises, l’argent tu le prends. Moi j’étais complètement l’inverse. J’ai toujours trouvé les arabes très beaux, c’est grâce à eux que j’ai compris que peut-être je n’étais pas hété [hétérosexuel] jusqu’au bout et les femmes je les trouvais divines mais j’adorais les habiller et pas les déshabiller donc ça posait un petit souci au niveau de la reproduction. Je déteste les enfants, je n’en veux pas, je veux pas faire de la politique donc quand j’ai dit à papa : écoute, je serai pas politisé, avec un labrador, une femme et quatre enfants mais un artiste gay à Paris, il y a eu un petit mouvement de gêne. Et de toute façon je voulais pas être un garçon, ça pouvait pas marcher.

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NOUVELLES VAGUES : Nous avons cherché dans un dictionnaire français-espagnol de 2002 le mot Feminidad, mais sans succès. Je n’ai pas trouvé de traduction. Qu’est-ce que c’est pour toi, la féminité d’une personne ?

ROMAIN : J’ai une vision divisée en deux de la chose parce que comme je suis un garçon de base et que j’ai été éduqué comme tel on m’a toujours dit : Romain tu es efféminé ou Romain t’es féminin et tout le monde pense que c’est la même chose et en fait pas du tout. Je pense que la femme n’est pas toujours féminine et que l’homme est nécessairement féminin, notamment dans la figure paternelle je trouve une certaine féminité. Pour moi la féminité c’est aussi un concept artistique, c’est quelque chose qui s’appréhende, qui se contemple mais qui ne se définit pas, je pense.

NOUVELLES VAGUES : Est-ce un « mal » ou un « mâle » de ne pas avoir trouvé cette traduction dans le dictionnaire ?

ROMAIN : Ah quelque chose de masculin du coup, une idée patriarcale de la femme [rires] c’est possible. Donc, c’est un « mâle » parce que ça veut dire que certaines cultures ne sont pas aptes à comprendre des concepts mais de toute façon ce sont les hommes qui font la langue. Ah du coup, ah ça c’est une bonne question. Oui, parce qui parle des femmes ? Les hommes. Puisque pour parler de quelque chose, moi dans ma tête, on est obligé d’y être opposé pour en avoir une vision plus globale. Le fait est que les hommes parlent de femmes de manière universelle et là tout le monde écoute mais quand une femme parle des femmes elle est moins prise en considération. Mais en même temps, comment peut-il avoir la moindre idée de ce que veut dire être femme ? Aucune, mais donc cela crée les stéréotypes.

NOUVELLES VAGUES : Pourquoi on parle de féminisme et pas d’humanisme ?

ROMAIN : L’humanisme c’est un concept déjà écoulé. Le principe d’humanisme n’est pas revendicatif. C’est une idée qui a été tellement réfléchie, et donc quand on parle de féminisme on revendique le fait qu’on a oublié que les femmes, elles aussi sont des êtres humains et des Hommes. Le principe du féminisme c’est de placer la femme au centre parce qu’elle ne l’a jamais été, le principe de l’humanisme c’est de placer l’humain, et c’est pas cool parce que ça veut dire qu’on met les hommes au même niveau que la femme alors que c’est la femme qu’on veut mettre au même niveau de l’homme. Les deux sont compatibles dans l’idée mais dans la pratique je pense pas qu’ils le soient. Donc c’est une chose féministe effectivement et pas humaniste… En fait les humanistes ne peuvent pas être des féministes, puisque pour être humaniste il faut partir du principe que tout le monde est égal et que de cette égalité on fait quelque chose de beau, de perfectionné, et les féministes ne peuvent pas être humanistes parce que pour qu’elles le soient il faut que femmes et hommes soient égaux et ce n’est pas le cas. Et en plus le principe du féminisme c’est se battre pour avoir cette « ÉGALITÉ »en disant NOUS AUSSI, NOUS SOMMES DES HUMAINS.

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NOUVELLES VAGUES : Tu t’es fait insulté par un mec à la fac. Raconte-nous cet épisode.

ROMAIN : Alors, il m’a pas insulté directement, genre « pédé, tafiole » mais c’était insultant. J’étais avec un ami qui faisait pipi dans les toilettes. Je portais une combi Gucci, des talons et une veste en cuir ou en jean, donc c’était hyper androgyne : la combi, des talons, je peux comprendre que le mec il a bugué et puis j’ai les cheveux longs donc OK. Il a ouvert la porte et évidemment il a dû m’indiquer le petit signe en bleu qu’il y a dans les toilettes des garçons, et puis moi j’étais à côté mais j’avais pas capté, j’avais autre chose à faire que lui parler et il a eu un mouvement de recul super violent. Il m’a fixé, il m’a dévisagé de haut en bas, genre est-ce qu’on voit les seins ou le pénis moulé dans la combinaison et il m’a dit « je suis désolé mais c’est les chiottes des mecs. » J’ai trouvé ça choquant sur plusieurs points, parce que j’aurais pu être une fille et me sentir homme et un homme qui se sent femme et qui doit aller dans les toilettes des mecs et dans ce cas j’ai le droit d’y aller par principe, et donc ça m’a énormément énervé. Et donc j’ai pris mon pénis [par dessus la combinaison] et je lui dit « t’inquiètes j’en ai une aussi grosse que la tienne » parce que je trouve qu’il n’y a pas d’autres réponses, enfin je trouve ça débile, mais pour rester dans le thème… et il m’a regardé avec beaucoup de mépris et il m’a dit : pour une trans t’es assez foirée. C’est un comportement transphobe, surtout que je ne suis pas trans. C’est pas parce que je suis androgyne que je suis trans, c’est pas parce que je suis non binaire que je suis trans et c’est pas parce que je vais aux toilettes des mecs habillé comme une femme que je suis trans. Ça m’a choqué, quoi.

NOUVELLES VAGUES : Faut-il garder le genre ?

ROMAIN : La grande idée de fille et garçon (genre) il faut la garder. Les deux sont importants, mais déterminer ton genre par rapport à ton sexe c’est une erreur énorme . Il faut arrêter de dire : « t’es un mec parce que t’as un pénis » ça c’est faux. Il y a les intersexes qui naissent avec un vagin et des boules et on les mutilent sous prétexte que c’est plus joli le vagin… Ces gens-là ne sont ni homme ni femme. Donc il faut arrêter de fonctionner comment ça. Laissez la personne grandir et décider ce qu’elle veut devenir. C’est beau l’idée de la fluidité, le fait de dire qu’on peut naître ni homme ni femme c’est une belle utopie mais ça reste qu’une utopie, parce que détruire les genres ça veut dire détruire, par exemple, le monde de l’art entier qui a été construit sur la binarité des genres. Et si on enlève ces bases qu’est-ce qu’on va faire ? On peut pas les détruire ! Par contre on peut l’agrandir. Moi, je ne suis ni homme ni femme: je suis les deux. Puisque je ne suis pas cette masculinité qu’on me demande d’être mais j’ai un corps de garçon et je m’habille comme une femme, avec des talons etc… Je suis super content d’être un garçon, et d’avoir un pénis mais je ne colle pas avec l’idée d’homme dans la société, donc je suis non binaire. C’est la revendication des deux à la fois ou l’absence des deux.

« Il y a une beauté charnelle ailleurs que sur nos corps qui se rencontrent, se battent, se transpercent, et s’ébattent encore ; une beauté transcendée, une symbiose idéale dont personne, jamais, ne nous avait parlé. »

Couleur Couchette de Romain Froelicher (extrait du livre pas encore publié)

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