Gemini Man, un blockbuster qui oscille entre grand-spectacle et fiction intimiste

Florentin GROH | Qui n’a jamais eu le fantasme de revoir Mr Will Smith version Prince de Bel Air, qui, même si nous n’étions pas nés, a bercé notre adolescence et même peut-être fait découvrir ce dernier ? Et bien, XXIème siècle merci, c’est aujourd’hui chose faite avec le dernier Ang Lee : Gemini Man. Après l’échec (incompréhensible tant il s’agit d’un film merveilleux) de Un Jour Dans La Vie de Billy Lyn, le réalisateur éclectique de Tigre et Dragon et Brokeback Mountain revient avec un actionner qui sent bon les années 90, nostalgie quand tu nous tiens.

Et si vous êtes persuadé qu’il n’y a rien d’autre à en tirer qu’un blockbuster décérébré avec une des stars les plus mythiques du cinéma américain, alors arrêtez-vous là, car vous risqueriez de passer au-delà d’un message et d’une intention de réalisation pour le moins étonnante et flirtant avec l’ambition. Mais pourquoi pas dire tout simplement ambitieuse ? Car non, il ne s’agit pas d’une tournure de phrase douteuse pour asseoir un ascendant savant avec un quelconque objectif justifiant l’arrogance, mais bel est bien d’un simple constat : Gemini Man est un pur film d’action. Mais il ne s’agit pas ici d’une négation ou d’une dévalorisation du film, simplement un ressenti que Ang Lee instaure dès le début comme clé de compréhension du film. Avec son allure (à peine voilée) façon Terminator aux plus belles heures du cinéma cameronien (en terme cinéma de « genre bis », n’excluons tout de même pas Titanic et Avatar), et ses clichés inévitables (le bon samaritain, la jeune femme en détresse, le jeune tête brûlée, le comique de la bande), Gemini Man est un divertissement comme on n’en fait plus aujourd’hui : il existe pour lui-même et c’est ce qui le rend terriblement efficace.

Reprenant le prototype même du style de réalisation 4K 3D 120 fps qu’il avait expérimenté dans Billy Lyn, Ang Lee pousse l’usage du numérique encore plus loin au service de scènes d’actions novatrices par une fluidité du mouvement de caméra et l’apport frontal des scènes de combat (dû certainement à l’usage de plans séquences notamment lors de la première rencontre entre Will Smith et son double), mais retombe malheureusement dans le cliché du bourrage d’effets visuels essayant d’être impressionnants mais qui, à la longue, nous explosent la rétine et nous filent un mal de crâne ahurissant (ce qui est dommage, en témoigne la déjà citée scène de rencontre, cinématographiquement impressionnante), nous laissant avec un arrière-goût amer de tromperie contre la promesse qualitative du spectacle. Profitons-en pour saluer le travail des équipes numériques pour le rajeunissement de Will Smith qui, à de rares exceptions près, reste bluffante.

Mais, si le film est intéressant, c’est bel et bien pour les symboles qu’il dégage. Symbole d’abord d’un retournement de la mythologie (au sens Barthien du terme) d’un acteur, le poussant à admettre sa vieillesse (une star, par définition, dans l’acception populaire, est immortelle) et son dépassement au profit d’un regard en arrière et d’une jeunesse perdue, offrant à Will Smith une double confrontation intéressante renvoyant à une réalité brute que peu de réalisateurs oseraient envisager dans ce genre de production. Symbole ensuite métaphorique de la confrontation du double, quasi shakespearien, entre Will Smith, sa copie, et le père de ce dernier, accentuant le message de fable philosophique d’émancipation et de regret. Symbole également d’un renversement des codes du genre, avec une écriture intimiste si chère au réalisateur qui lui permet de sonder l’âme humaine (par l’importance donnée à l’expression et aux dialogues, qu’ils soient intérieurs ou non, par rapport aux scènes d’actions) et de détruire l’image du héros eastwoodien à la Gran Torino au profit de l’expression explicite d’un mal-être social signe d’une inadéquation de la place du personnage dans le monde. Symbole enfin d’un message sociétal doublé d’une critique politique, là aussi chère à Ang Lee, et une métaphore clairement pacifiste avec la figure du soldat déshumanisé (d’où l’usage répété des vues à la première personne façon Call of Duty) et laissé pour compte, déjà thème central de Billy Lyn

Sous ses apparences de super-production, où le spectaculaire prime sur la qualité, Ang Lee offre une vision complexe et profonde par une richesse narrative qui détonne (pour le genre mais certainement pas dans la filmographie du réalisateur, on le répète allez voir Un Jour Dans La Vie de Billy Lyn), et permet à Will Smith de se remettre d’aplomb avec une jolie performance qui, ironiquement, lui donne une seconde jeunesse !

Crédit photo : Copyright 2019 PARAMOUNT PICTURES / Ben Rosenstein

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