NOVEMBRE – Julie Favarel #1

Je connais un jardin, je le visualise beaucoup, parce que je n’y suis pas retournée dernièrement. Il est très grand, très vallonné, « en avalanche » comme le dit quelqu’un que je connais. En fait c’est surtout ma petite soeur qui l’appelle comme ça. Parce que quand le vent souffle fort pour faire coucher les joncs, on dirait qu’ils dévalent la grande pente. C’est un décor que je connais surtout les jours de soleil. Peut-être que d’un temps qui engloutit cet endroit spécial, il me reste des images de pluie. Mais ce qui demeure de ces occasions est au contraire bien particulier. Bien plus une odeur de chaud, quand l’eau bat le long des verrières. Et puis le bruit sourd et incessant du ciel qui se déverse sur la maison.

« C’est quand même inadmissible. Je vois pas comment on peut supporter ça. »

C’est comme un rêve que je fais, mais le processus a l’air inversé, parce que je viens de me réveiller ici, sur un banc contre un mur froid et dans ce qui ressemble à un interface, ou plutôt un dispositif carrelé. Je repère très vite ce à quoi cela ressemble. C’est comme une page d’accueil, ou une page d’attente. Et je ne suis pas seule. Il y a de la vie qui se propage et remue autour moi et puis je repère que personne n’est vraiment humain. Pas totalement monstre non plus. C’est très agité, on voit surtout de grands mouvements de circulation. C’est comme un manège, mais réglé sur un autre dispositif que l’amusement ; et je crois comprendre que j’attends mon tour. Il y a quelqu’un que je ne vois pas derrière un guichet qui appelle des numéros. Je n’ai pas de ticket. J’imagine qu’il faut en chercher un quelque part mais je n’y arrive pas. Le cabinet est à la fois vide et envahi de textures qui ne font que défiler. Ils se succèdent et se mettent en file pour accéder à l’espace d’accueil. Le monde entier passe devant moi.

Il y a le grésillement de paroles que je ne comprends pas. Il faut que je parvienne à me frayer un chemin, alors je me jette derrière la dernière personne de la file, ce que je ne reconnais que plus tard, en suivant la trajectoire de bas en haut avec mes yeux, comme la matière de ce qui est tout à fait autre qu’humain. J’ai l’impression que je vais tomber en arrière, c’est comme si le sol possédait un pouvoir d’attraction sur mon dos qui se courbe de plus en plus dans l’autre sens, et mes petits pieds qui s’efforcent à me maintenir en équilibre. Le haut de mes épaules finissent par rencontrer quelque chose que je perçois comme une présence floue, indolente, qui ne fait rien que permettre à l’arrière de mon crâne de s’enfoncer de quelques millimètres à l’intérieur. Elle n’a pas bougé et n’a pas émis de son. Je bascule dans l’autre sens, raide.

Quand le bourdonnement s’arrête je peux entendre des paroles.

« Ce serait comme de l’indécence en fait. Non mais c’est vrai, c’est indécent ce genre de chose, non ? C’est un putain de numéro que j’ai pas au bout des doigts, et on veut me les couper. En fait le pire là dedans c’est que je me rends compte que j’ai pas la main dessus. Et.. (excusez moi, oui, je me calme) Et en fait, c’est comme si t’habitais dans une machine. Et moi je suis pas une machine moi, enfin j’habite pas dans la machine et je suis pas un écrous. Je suis pas un écrous… ou un boulon, hein, on s’entend c’est une image. »

Et puis ce qui attendait devant moi se fond pendant que je m’avance quand je vois le guichet apparaître. Il très grand, trop pour moi qui ne vois que la matière blanche et froide. Je tente de me hisser sur la pointe de mes pieds, mais il me manque encore trop de hauteur. Je me mets à crier :

« Il me faut un numéro ! » Mais je sens ma voix interrompue par la réponse comme programmée.

« Pour vous, couloir 12. » Et c’est sur ma droite que je le devine, le couloir 12, il est apparut, je n’avais pas vu la porte dessinée dans le carrelage, comme une ombre sur un mur. J’ai l’impression que c’est un passage éphémère et je me jette à l’intérieur alors que je voulais rétorquer, ou questionner. Mais ce monde va vite et j’ai peur de rater ma sortie.

« Vous voyez c’est de ça dont je parle, les images qu’on a plus le droit de faire. Parce que quand je parle d’une machine je parle en fait du manque d’empathie que vous avez tous là. Enfin pas vous-vous, mais les programmes, là, qu’on doit suivre pour des trucs aussi tragiques. Y’a pas de sentiment, « non monsieur gardez votre sentiment s’il vous plait euh, on a beaucoup à gérer » Et et et parfois c’est écoeurant ça. »

Julie Favarel – @juliefavarel

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