MARTIN EDEN, DU MYTHE SOCIAL CONTEMPORAIN AU MALE GAZE

par Florentin GROH

Copyright Shellac Distribution 

Dans son célèbre Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes, Rousseau disait « Je voudrais qu’on choisît tellement les sociétés d’un jeune homme, qu’il pensât bien de ceux qui vivent avec lui ; et qu’on lui apprît à si bien connaître le monde, qu’il pensât mal de tout ce qui s’y fait. Qu’il sache que l’homme est naturellement bon, qu’il le sente, qu’il juge de son prochain par lui-même ; mais qu’il voie comment la société déprave et pervertit les hommes ; qu’il trouve dans leurs préjugés la source de tous leurs vices ; qu’il soit porté à estimer chaque individu, mais qu’il méprise la multitude ; qu’il voie que tous les hommes portent à peu près le même masque, mais qu’il sache aussi qu’il y a des visages plus beaux que le masque qui les couvre ». Cet homme, c’est Martin Eden, célèbre personnage du roman éponyme de Jack London. Par son parcours, il fera face aux désillusions stimulées par une misère sociale fataliste et un mépris de classe aristocratico-libéral, le menant alors vers un individualisme aberrant, critique à peine voilée à la conception de Nietzsche. Donnant lieu à énormément de fantasme idéologique et symbolique, la figure de Martin Eden hante la culture qu’elle soit musicale (Martin Eden de Nekfeu), théâtrale (mise en scène par Jean-Louis Sarthou en 1975), et cinématographique (Martin Eden de Hobart Bosworth (1914) ; Nye dlya deneg radivshisya de Nicandre Tourkine (1918) ; ou The Adventures of Martin Eden de Sidney Salkow (1942)). Figure sociale, marginale, philosophique, le personnage et son épopée incarne toute une philosophie critique en constant échos avec la société contemporaine à la (re)découverte de l’œuvre. Ce n’est pas pour rien que nous citions Rousseau en préambule, car il s’agit bien, avec Martin Eden, de montrer la chute de la société et de ses individus. 

Le roman de Jack London offre à la pensée pessimiste de Pietro Marcello de quoi nourrir une réactualisation du mythe de Martin Eden. Cinéaste hanté par le soucis anthropologique du réel, héritage du néo-réalisme – notamment dans son premier film La Bocca del Lupo – le thème de Eden s’impose alors comme une évidence pour Pietro Marcello. Et bien loin de recopier à la lettre les péripéties du roman, Marcello transpose le récit dans un univers contemporain, la Naples du milieu du XXème siècle. Avec une réalisation intimiste faite de gros plans floutés et corrompues par la matière filmique, Marcello arrive à capter des moments de vies éphémères de Napolitain(e)s et, dans un exercice de style avec un effet de réalisme anthropologique saisissant par la malléabilité et l’éphémérité de l’image, offre une vision bouleversante de la philosophie du roman comme mythe de réflexion sociétale. Empruntant ici et là à des philosophes comme Spencer, Marx, ou des artistes comme Baudelaire, Martin Eden version 2019 nous pousse, nous spectateurs habitués à  l’évasion, à une introspection du rapport de soi au monde. Car la conception heideggerienne hante l’esprit du film ; qu’elle soit littérale avec des passages cités de la théorie de l’évolution de Spencer où nous ne sommes que des unités organiques autonomes et dynamiques, ou symbolique avec une magnifique scène de clôture où Martin évolue à travers des champs de ruines, comme pour exprimer un peu plus son incapacité à s’attacher au monde et le malaise sociale de non-ancrage de la société.

D’un grain d’image saturée et d’une utilisation d’archives cinématographiques, Marcello donne à voir une Naples à la façon qu’un Pasolini ou qu’un Luis Buñuel et son Âge d’Or auraient pu nous dépeindre. Vision hallucinée et incarnation symbolique d’une misère sociale en perpétuelle crise, Naples y est donnée comme une ville fantôme, menace invisible d’un écrasement social inhérent, toujours fragmentée et usée par l’utilisation de plans resserrés où la ville la plus célèbre du cinéma italien paraît dans toute son intimité. Mais Naples y est aussi donnée à voir comme évasion poétique, avec des scènes d’une folie créatrice, renforçant le vertige artistique, accentué par une B.O sublime de par sa poésie et sa puissance dramatique signée Marco Messina (qui a signé le Bella e Perduta du même Pietro Marcello). 

De plus, avec un souci de métaréflexion sur l’objet cinéma, Marcello s’essaie à un exercice de style et réussi un coup de force faisant de son Martin Eden un objet artistique unique dans le champ de l’art contemporain, réussissant dans son discours sur l’image cinématographique là ou un Livre d’Image se perdait dans une expérimentation qui sentait fort le mépris et (excusez-moi l’expression) le « foutage de gueule ». 

Mais Martin Eden trouve également sa force dans son discours humanistico-politique. La misère sociale y est dépeinte avec un axe anthropologique, provoquant un questionnement fort sur les bases préétablies de la société en exultant ses structures systémiques, donnant à voir un mépris et un malaise social qui trouve son origine dans la tentative de lutte des classes avec un détournement socialiste sur l’appropriation culturelle avec tentative d’élévation sociale calquée sur le modèle cynique libéraliste, ce qui peut mener soit à l’individualisme soit aux thèses populistes et à la marginalité. Humaniste donc, car Martin Eden n’est pas une fable politique mais un constat du malaise social de l’époque contemporaine, où les questions de démocratie et de liberté deviennent, comme à l’image de la focale, floue à mesure que nous nous en éloignons. Et qui de mieux pour incarner ces discours que Luca Marinelli, inoubliable méchant de Lo chiamavano Jeeg Robot, offrant lui aussi un tour de force interprétatif à la limite de la folie dictatoriale, mais grandement appuyé par le jeux de Jessica Cressy et Denise Sardisco (dont c’est le premier rôle significatif) qui réussissent tant bien que mal à s’imposer à l’écran. 

Non pas que l’interprétation de Luca Marinelli transcende l’écran, même si il mérite sans hésitation son prix d’interprétation masculine, mais plutôt parce que le film souffre et se dévalue dans une vision masculiniste et machiste du mythe du héros romantique car elle reprend la structure narrative basique du roman de London, écrit au début du XXe et se basant au Canada et la transpose dans une Italie contemporaine sans même interpréter ou questionner les relations dans le roman, comme si elles s’imposaient d’elles-mêmes. La vision de la femme-objet sujet à la volonté de Martin, montrée comme symbole d’incompréhension et de détournement à la soif de connaissance, donne une toute autre image, bien malheureusement, au discours philosophique et humaniste du récit, avec une occultation du désir masculin comme force dynamique sociétale. Ce male gaze à l’œuvre dans la structure du récit est visible dans la relation entre Martin et Elena : celle-ci ne va être présentée que comme soutien et référent moral de Martin. De plus la volonté de connaissance et l’ouverture métaphysique de Martin vont trouver leurs origines dans une volonté de possession issue d’un jeu de séduction entrepris par ce dernier. En effet, tout ce que le personnage accomplit c’est pour séduire cette dernière, montrée comme passive des événements. Le personnage de Maria est quant à lui cantonné au rôle de tentatrice qui ne voit en Martin qu’une échappatoire à sa condition sociale, qui plus tard se muera en amour… Martin Eden passe donc à côté du chef d’œuvre et perd en qualité à mesure qu’il s’enfonce dans une vision masculiniste en reprenant à la lettre les situations narratives du roman sans toutefois les questionner, alors qu’il a le mérite de vouloir transposer le récit idéologique dans un contexte post-70.

Ce qui donne un film inégal, avec un sentiment d’inachevé, où la fulgurance artistique et le discours idéologique ne font pas oublier la mise en scène du mythe viriliste de l’homme moderne, qui aujourd’hui ne doit plus avoir sa place dans le cinéma contemporain. 


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