Victime d’un complot, comment Yoann Barbereau a déjoué la justice russe et fuit les « geôles de Siberie »

« Certaines histoires nous appellent, on finit toujours par les entendre. Certaines scènes sont faites pour nous, il est rare d’y bien tenir son rôle. J’étais à ma place, sur la nef des fous ».

Estelle Derotteleur | Yoann Barbereau, ce nom vous dit quelque chose ? En effet, vous avez sûrement eu vent de l’histoire de ce français qui a déjoué la justice russe pour se sauver d’un kompromat (nom inventé par le principal service de renseignement et police politique russe de l’époque soviétique : le KGB, décrivant des documents compromettants concernant une personnalité politique ou une autre figure publique). Puis, comment il a fuit les « geôles de Sibérie ». Son roman porte bien son nom. Apparaissant comme un pur thriller ou autre roman d’espionnage et à suspens, Yoann raconte pourtant ici sa propre histoire à travers une autobiographie.

Après avoir terminé ses études de philosophie, il enseigne à Paris. Plus tard, il est connu pour diriger l’Alliance française d’Irkoutsk. Amoureux des paysages qu’offre la Russie mais surtout de ses célèbres poètes, chaque chapitre commence d’ailleurs par une citation d’un poète ou d’une personnalité russe, il donne des cours de Français et monte une troupe de théâtre dans une université russe. C’est ici qu’il tombera sous le charme de la femme qui lui donnera une fille, mais aussi de cette même femme qui le mènera à sa perte.

Tout commence en 2015. Yoann Barbereau vit près du lac Baïkal à Irkoutsk, située à 5000 km de Moscou, elle est la capitale de la Sibérie orientale. Dès le premier chapitre, il nous fait une magnifique description de la vie en Sibérie et de ses glaciales températures : « En Sibérie, quand l’humidité est suffisante, quand les températures sont très basses, on peut voir apparaître dans l’air comme une poudre de diamant. La vapeur d’eau qui nous entoure, invisible d’ordinaire, se transforme en une infinité de cristaux de glace. Le monde scintille. Quelque chose s’ouvre et veut nous ceindre ». Yoann raconte ensuite son incroyable expérience, un 19 janvier, le jour du baptême du Christ dans le Jourdain en Russie. Elle a consisté à plonger son corps trois fois dans le lac Baïkal dans le but de se purifier, par un trou creusé préalablement dans la glace. Les popes, au bord des trous, bénissaient en effet les eaux. « L’espace d’un instant, je sens sur mes épaules des cristaux de glace se former. Mes pieds et mes orteils sont des cailloux, à peine connectés au reste du corps. Aux commissures des yeux, les larmes hésitent, elles se solidifient, se liquéfient en un va-et-vient perpétuel. Mes doigts sont paralysés. Le sang s’est replié vers les organes vitaux. Je suis incapable de me rhabiller, pantalon et chaussettes me filent entres les mains ». Il nous explique ici que le plus difficile n’est pas l’entrée dans l’eau à 0°C mais la sortie, la température de l’air avoisinant les – 40 à –45°C. La description que fait Yoann de cette région de Russie donne, pour les moins frileux d’entre nous, l’envie d’y voyager, du moins de découvrir ce pays peu peuplé aux paysages montagneux et majestueux. La prise de conscience de la puissance de la nature est importante. Cependant, c’est aussi dans cette belle région que tout va basculer pour ce professeur de Français.

C’était le 11 février 2015. Cette date marquera Yoann à tout jamais. Elle annonce en effet le début de sa longue descente aux enfers. Cette fameuse arrestation, d’ailleurs filmée et diffusée à la télévision russe pour preuve, se déroule chez lui, à neuf heures du matin, devant les yeux horrifiés de Diane, sa fille de 5 ans. Les descriptions longues et travaillées, remplies de métaphores qui décrivent la Sibérie orientale, ses promenades et son lac Baïkal, s’effacent presque d’un coup au profit d’un vocabulaire simple et sobre. Les phrases sont courtes et sèches. La description de son arrestation fait disparaître toute forme de poésie utilisée précédemment. Les pages suivantes sont durs et violentes. De nombreux coups lui sont portés par des hommes cagoulés et habillés de noir. Comme le justifie Yoann Barbereau dans son interview pour La Grande Librairie, le 5 mars 2020, « Pour décrire la torture, on essaye de trouver les mots justes ». Il ajoute que « Quand on parle du plus terrible, on évite la métaphore ».

Ne sachant pas de suite de quoi il est accusé, il apprendra plus tard le motif de son arrestation: diffusions d’images à caractère pédopornographique. Puis, le viol de sa propre fille. La douleur de cet homme qui menait jusque-là une vie plutôt tranquille se fait ressentir à travers les pages de son récit. Apprenant peu après que sa propre femme témoigne contre lui lorsque celui-ci se trouve en prison, on remonte toute l’histoire : de son début comme professeur de Français, sa rencontre avec la mère de son enfant, Margot, jusqu’à son accusation et son arrestation orchestrées par le FSB, les services secrets russes. Puis, sa nouvelle vie dans les « geôles de Sibérie » durant 71 jours et son internement en hôpital psychiatrique. Enfin, son assignation à résidence sans possibilités de communiquer avec son épouse ou sa famille. De nombreuses pages sont consacrées à sa vie en prison « La prison n’est pas un lieu pour les endormis, les faibles y périssent. Le tri est fait en un clignement de paupière. La dégringolade arrive vite, on a tôt fait de devenir la proie, le rouge ou le coq. La prison est un exercice spirituel et corporel. C’est une représentation, une ascèse, une lutte ». Il insistera également sur l’importance des relations entres détenus « Les deux me conseillaient au sein de la meute, m’inculquant les codes, m’initiant à l’art d’éviter embûches et embrouilles » .

S’en suit alors une vingtaine de chapitres regroupant à la fois la peur, l’incompréhension, le doute, l’espoir, mais aussi la dépression et le courage. Le courage qu’il faudra à l’ancien directeur de l’Alliance française d’Irkoutsk pour s’enfuir de la Russie et de sa justice qui le condamne à 15 ans de camps à régime sévère. Le courage qu’il lui faudra trouver pour passer la frontière par ses propres moyens, à pied, pour rejoindre un pays européen au péril de sa vie. Ce pays ne sera jamais dévoilé pour protéger les nombreux russes qui l’ont aidé à orchestrer sa fuite. « J’ai risqué ma vie pour ma liberté, pour mon honneur » révèle Yoann dans une interview exclusive pour Envoyé Spécial, le 10 novembre 2017.

La lecture des chapitres se fait à une allure rapide, les événements s’enchaînent. Tout d’abord, sa vie en prison avec ses rencontres inquiétantes mais également intéressantes. Il est bon de remarquer que le lecteur a à peine le temps de respirer que Yoann se retrouve déjà sous les barreaux. Nous constatons aussi au fil des pages la sévérité de la justice russe. Arrive ensuite le moment le plus palpitant : son incroyable cavale pour échapper au kompromat. Digne d’un film d’espionnage à la James Bond, il décrit son évasion : de son domicile, où équipé d’un bracelet électronique recouvert d’aluminium, il réussit à grimper dans un taxi direction la gare routière. Dans le bus, il prend la sage décision d’y abandonner son téléphone portable. Après avoir traversé la Russie, il trouve enfin refuge à l’Ambassade de France de Moscou. Cependant, tout n’est pas terminé pour l’homme de lettres. Depuis son appel vers le Ministère des Affaires Étrangères, il lui faudra attendre 14 mois avant de pouvoir rentrer en France. Aidé par des amis russes, il s’organise donc seul pour passer la frontière et rejoindre son pays d’origine.

C’est ce que Yoann Barbereau dénonce ici : l’embarras et la lâcheté des autorités françaises pour protéger l’un de ses hommes. « On a peur des Russes, il ne faut pas se fâcher avec eux ». Selon lui, la France a eu peur d’être également accusée de n’avoir rien fait, de ne pas avoir su aider ce français à rentrer au pays quand il en avait besoin. « On tient des discours forts sur les droits de l’homme en France, mais aujourd’hui c’est silence total » reproche le professeur lors de son interview pour La Grande Librairie. Il parle clairement d’une « faillite diplomatique ». Après deux ans et demie de cauchemar, rentré en France la veille, Yoann sera l’invité exclusif d’Elise Lucet pour l’émission Envoyé Spécial, le 10 novembre 2017. Son roman « Dans les geôles de Sibérie » est sorti le 12 février 2020. Comme indiqué sur la première de couverture : « Ce dont on ne peut parler, il faut l ‘écrire », Yoann met par écrit son récit certes dans le but de dénoncer et rendre public le complot, mais finalement aussi pour extérioriser ce qu’il a vécu. La souffrance étant souvent plus facile à exprimer par des mots, qu’à voix haute.

Aujourd’hui, toujours condamné à 15 ans de colonie pénitentiaire en Sibérie et sujet à un mandat d’arrêt d’Interpole, ses problèmes sont loin d’être terminés. Il demande à la France de reprendre les négociations avec la Russie pour que les charges contre lui soient effacées. Autre idée, être jugé en France pour prouver que le dossier réalisé par la police d’Irkoutsk est inventé de toute pièce. Dans un jugement rendu le 3 avril 2020, selon Ouest-France, après que le Nantais ai réclamé près d’un million d’euros à l’État français, celui-ci a finalement été condamné à verser plus de 300 000 euros d’indemnités à Yoann Barbereau, dont 200 000 au seul titre de préjudice moral.

Dans les geôles de Sibérie, de Yoann Barbereau

Édition Stock, paru le 12/02/2020 – 322 pages – 20,90 Euros

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