L’état des lieux sera dressé à onze heures en présence de la femme du poète : Exercice de style et deuil sensible

Florentin Groh | [Il y a un an, la quarante-deuxième édition du Festival Cinéma du Réel s’était vue annuler après sa soirée d’ouverture. Un an plus tard, les lieux culturels, parmi lesquels les salles de cinéma, sont fermés depuis plus d’une centaine de jours. Ce n’est pas seulement la culture qui est en crise, mais tout une part de l’expérience humaine nécessaire. Alors, prise la première dans la tempête covid depuis ce qui nous paraît être une éternité, la quarante-troisième édition du Festival Cinéma du Réel se tient virtuellement, à défaut de mieux. Tentant de faire le récit de l’expérience festivalière qui nous manque tant, nous vous proposons ici ces quelques paragraphes de critique sur un film de la sélection.]

L’état des lieux sera dressé à onze heures en présence de la femme du poète emmêle un espace lyrique passé et fantasmé avec un espace présent brut et vidé, à la lisière entre l’hallucination et la présence. Frank Vernaille y est vivant et mort, corporellement et physiquement, à tel point que la présence du poète s’avère être une non-présence, une résistance au temps à titre posthume. De l’image surgit une temporalité évanescente, presque irréelle, où le deuil est impossible, car la vie dépasse l’intelligibilité. 

À la dernière phrase de Micha Vernaille, femme du poète, l’essai documentaire se résume et se conclut. La vie, comme le souvenir, ne réside pas dans l’invisible, dans le fantastique ou le concret de la réalité, mais dans le visible, le sensible. Cette question métaphysique est omniprésente dans la pensée de l’image. La prise de vue brute du déménagement de l’appartement de Frank, suivi par une prise de son naturelle, s’entremêle avec des images mettant en scène le poète, enfant et vieillissant, réel et fictif. Mais c’est peut-être là le problème principal du film, celui de virer trop simplement dans le symbolique figuratif. 

La formation du réalisateur aux Beaux-arts se fait sentir, parfois positivement avec la fragmentation du réel jusqu’à l’intensif, souvent négativement, avec une symbolique qui alourdit l’image de signes. Cette symbolique dessert le film et l’expérience que le spectateur peut en tirer, une expérience où la temporalité se manifeste dans l’absence physique et rendue sensible par un jeu sur l’espace double ou de la présence fantomatique visible. 

Mais Martin Verdet préfère tomber dans la symbolique facile, qui a tout de même le mérite de faire émerger la pensée de Frank Vernaille entre les lignes figuratives. Mais l’image s’aseptise, et le film passe de l’expérience du deuil à la marche funèbre, d’une image pleine à une image vide. Nous aurions peut-être préféré alors que le film reste dans l’expérimentation, dans la superposition des voix du poète et des espaces vides, des séquences-performances qui viennent signifier l’absence par la présence d’un corps invisible, plutôt qu’un film qui nous perd dès l’instant où il vise une beauté esthétisante d’une pensée artistique, non pour autant dénué d’une certaine poésie qui a à voir avec l’expérience donnée par la première moitié du film.

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