Rock Botton Riser de Fern Silva : atteinte d’une conscience-limite de la raison indo-européenne par l’image psychédélique

Florentin Groh | [Il y a un an, la quarante-deuxième édition du Festival Cinéma du Réel s’était vue annuler après sa soirée d’ouverture. Un an plus tard, les lieux culturels, parmi lesquels les salles de cinéma, sont fermés depuis plus d’une centaine de jours. Ce n’est pas seulement la culture qui est en crise, mais tout une part de l’expérience humaine nécessaire. Alors, prise la première dans la tempête covid depuis ce qui nous paraît être une éternité, la quarante-troisième édition du Festival Cinéma du Réel se tient virtuellement, à défaut de mieux. Tentant de faire le récit de l’expérience festivalière qui nous manque tant, nous vous proposons ici ces quelques paragraphes de critique sur un film de la sélection.] 

Rock Botton Riser commence comme un déchirement de soi et de son espace cognitif et perceptif. Avec ces images psychédéliques et ontologiques (à l’instar de ces coulées de lave en slow motion sur fond noir), la nature prend un visage expressif qui emporte le.la spectateur.trice dans une spatialisation intensive de sa réalité. Tout le propos du film s’inscrit alors dans cette expérience singulière. La critique du colonialisme et de la modernité conquérante passe donc par la valeur photogénique de la nature. 

Par photogénique, nous entendons le terme théorisé par Jean Epstein, celui d’une nature de l’image qui tend vers l’expérience sensible et animiste de l’espace-temps. L’image, dans Rock Botton Riser, est dès lors construite comme un poème visuel, où la symbolique plastique s’éclate pour laisser place à une expérience virtuelle de l’espace-temps hawaïen. 

Nous n’osons utiliser le mot « primitif », celui-ci étant connoté négativement par tout un siècle d’ethnologie, mais force est de constater que l’image de Rock Botton Riser étend sur une sensibilité autre, quasiment rhizomatique (de points de vues sensibles multiples), afin que nous, spectateurs.trices, puissions ouvrir notre raison jusqu’à ses limites et sa propre désintégration. Le film est ainsi entremêlé de contextes scientifiques explicatifs et d’expériences visuelles et auditives de contes ou histoires ancestrales polynésiennes. 

Cette double mémoire cristallise les tensions d’un mondialisme inhérent à la modernité technique qui vise à mécaniser la nature en fonction d’une recherche métaphysique existentialiste de l’homme. La recherche d’une vie intelligente dans l’univers n’est là qu’un prétexte pour étendre le centralisme et l’universalisme de l’homme comme unité de vie transcendantale. Mais à cette métaphysique techniciste héritée des Lumières, le réalisateur Fern Silva va opposer une métaphysique cosmique, voire cosmogonique, qui nous emporte alors dans une recherche non pas de l’Autre comme reflet de soi, mais d’un ancrage sensible et global dans le monde, ramené à l’infini de l’univers. 

Un contre-effet s’offre donc à voir et à ressentir. La recherche scientifique et techniciste se transforme en outil cosmogonique afin de faire sentir la place de l’homme dans la multiplicité des natures. Mais Rock Botton Riser n’est assurément pas un film qui tend vers cette conscience pleinement accomplie. L’articulation des expériences sensibles d’une nature autre permet à Fern Silva de structurer son discours critique sur le colonialisme blanc et indo-européen. 


Ainsi, cette conscience acquise par l’image ne sert qu’à mener la raison vers ses propres limites, afin d’entamer une déconstruction des visions de l’homme et de la nature, devenant des hommes et des natures dans une multiplicité globale d’un monde particulier. Ni discours écologiste ni discours ethnologique, Rock Botton Riser s’affirme comme expérience expérimentale de l’image. Cette dernière tend vers une conscience-limite de la raison indo-européenne avec la confrontation. Rendue sensible par la mise en scène et l’image, une conscience animiste et une conscience techniciste de l’environnement s’oppose. L’image n’offre donc pas à voir une réalité bonne et une réalité mauvaise, mais ouvre la perception vers une dualité sensible émergeant des recherches psychédéliques de l’image. Et cela fait sans doute de Rock Botton Riser un film juste autour de la captation de la nature comme multiplicités intensives.

Crédits photo : Rock Botton Riser – Press Kit Cinéma du Réel –

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