Qu’elle était belle Corinne au bal (masqué) du diable !

Camille Belot | Corinne Masiero fait tomber la fourrure de la Vénus en même temps que le bonnet d’âne qui humilie les artistes comme puni.e.s depuis maintenant presque un an – depuis presque finalement la dernière édition des Césars, agitée par un J’accuse qui avait soulevé d’autres accusations, peut-être le dernier grand souvenir cinématographique et politique du monde d’avant. Déjà l’année dernière les Césars s’auréolaient d’une polémique, et interrogeaient bien malgré eux : peut-on séparer l’homme de l’artiste ? Cette année, nouvelle édition recomposée, qui déplace quelque peu la question : peut-on séparer le corps du message ? Ainsi on avait discuté beaucoup de la place du cinéaste par rapport à son art, et maintenant ça critique beaucoup le corps de l’actrice par rapport à son rôle – et comme le cinéma a baissé le rideau, il s’agit bien de questionner le rôle dans la société. Pourquoi la culture ?

Mais déjà Peau d’âne devenue Carrie au bal du diable finit toute nue. Dénonciation provocatrice, avec du sang et de la cellulite, de l’état actuel du monde de la culture : « Parce que maintenant on est comme ça, tout nu ! Voilà ! Qu’est-ce que tu veux ?! C’est important le costume, on a l’air con quand on n’en a pas !».

Qu’est-ce qu’on attend des artistes ? Qu’ils soient simplement là pour nous amuser ? Qu’est-ce qu’on attend des femmes ? Qu’elles soient simplement là pour nous plaire ? Je n’aurais jamais cru qu’il puisse être aussi facile, d’un simple détour par un syllogisme absurde, de déduire l’impossibilité de la femme artiste. Alors qu’à la fin du monde d’avant on se demandait s’il fallait réhabiliter (ou pas) Roman Polanski, ou si son film méritait malgré tout les récompenses et les applaudissements, on en vient en pleine crise à s’occuper de savoir s’il faut (ou pas) fustiger la prestation d’une femme qui se met à nu pour porter un message politique ! Choqué.e.s et déçu.e.s par une cérémonie qui manquait de paillettes et de bienséance si l’on en croit les qu’en dira t-on, et on en oublierait presque que ce qui manque vraiment c’est le cinéma !!

Provocation volontaire, avec toute la vulgarité dont l’actrice a fait sa marque de fabrique – intentionnellement ou non, elle en devient en tout cas sa force qu’elle revendique sans hésitation – bien trop souvent jugée malvenue en ces temps de morosité culturelle. Peut-être qu’une certaine insurrection médiatique témoigne d’un ennui profond du monde de la culture – qui n’ayant plus rien à se mettre sous la dent depuis bien trop longtemps, saute sur l’occasion pour s’arracher le bout de viande. Le monde de la culture souffrirait d’un véritable manque de la culture qui le fait vivre ! Alors avant de finir tout.e.s comme des meurt-de-faim il faudrait bien réagir ; « Rend nous l’art Jean » ; justement c’était le message délivré par Corinne Masiero ce soir-là. Peut-être cependant qu’une certaine indignation qu’elle a provoquée est le symptôme du problème avec la culture : quelle culture voulons-nous (re)trouver dans le monde de demain ? Une culture virulente et stimulante qui pousse à sortir de ses retranchements, qui fait (ré)agir, qui dérange et ouvre des possibles. Ou une culture politiquement correcte, bien installée et bien-pensante, une culture légitime qui se pavane avec des paillettes dans les yeux en montrant juste ce qu’il faut et à qui il faut. Parce que si c’est une culture dominante qui nous manque, alors et une fois n’est pas coutume, je donnerais volontiers raison aux arbitrages du gouvernement : cette culture n’est pas essentielle. Si l’on choisit de regarder la culture avec des œillères en plus du masque sur la bouche, si l’on choisit de ne traiter qu’avec la culture institutionnalisée, si l’on choisit de ne prendre la culture que comme un capital symbolique, ou pire comme un marqueur d’appartenance sociale, alors le bon petit bourgeois cultivé ou l’intellectuel déjà installé peut bien attendre encore un peu en se reposant sur ses lauriers. Mais non, la culture est essentielle ! Mais non, ce n’est pas la Culture légitime qui manque tant ; ce qui manquait c’était le cul de Corinne Masiero !

« No culture, no future ! ». Et pour le futur la culture avec un gros cul !

Qu’est ce qui choque les bonnes gens ? La nudité sur les écrans, on la regarde, on la connaît. Mais le nu n’est pas allongé se languissant dans un écrin de velours qui couvrirait juste ce qu’il faut dans une composition hétéronormée érotisante. Héroïsante, cette mise en scène du corps de la nue par la nue, est loin de la muse muette qui viendrait satisfaire le regard masculin ou de la potiche de cérémonie de la petite mondanité. La nue est debout sur la scène et elle parle, et elle parle fort, et elle parle mal. Et elle ne répond pas aux critères et aux normes de la féminité, aux attentes des gens bien habillés et bien-pensants qui n’ont pas envie de voir ça. Et est-ce que ce n’est pas justement ça la révolution en art ? L’origine du monde pour un monde de demain sous forme de happening pris en charge par une femme qui peint sur son corps nu et ensanglanté, son message engagé, sujet faisant (d’)elle même de son propre corps un objet politique. 

Elle apparaît sur la scène en batifolant avec son costume d(e Peau)’âne mort pour remettre le César du meilleur costume. Elle porte des tampons hygiéniques en boucle d’oreille, en faisant quelque part semblant d’exhiber une féminité. Elle profite de sa prestation pour placer un petit tacle à destination de la direction du CNC – et, « comme dit l’autre », elle fait aussi furtivement référence à l’allocution du Président destinée au monde de la culture et à son tigre à enfourcher. Elle n’oublie pas pour autant les copains qui occupent les théâtres. Elle se déshabille complètement pour alerter sur la précarité des intermittent.e.s du spectacle avec des mots écrits à même son corps. C’est le dernier costume. « Le dernier c’est qui veut la peau de Roger l’intermittent ?! ». Elle est vulgaire et audacieuse, elle a de l’humour et du franc-parler. Qu’est-ce qui est un trouble à l’ordre public ? Non mais c’est à se demander ce qui choque le plus le petit confort béni-oui-oui trop habitué non pas tellement à fermer les yeux mais bien plutôt à maintenir tacitement le vieil adage devenu diktat du « couvrez ce sein que je ne saurais voir ». Une pression d’invisibilisation dont les concernées sont tenues de se reconnaître et de s’y soumettre et de sauver les apparences ; elles ont à prendre à leur propre charge de masquer ce qui ne saurait plaire à une société hétéronormée et conformiste, patriarcale et capitaliste, ce qui dérogerait aux normes, ce qui dérangerait les imaginaires stéréotypés, au nom de la bienséance ou sous couvert de la décence. Car ce n’est évidemment pas la nudité qui pose problème, ce qui est gênant c’est quand elle ne répond pas aux standards de beauté, même du montrable, avec du sang sur les mains, et du sang sur les seins, et du sang entre les jambes. C’est dégueulasse ! « C’est trop trash ?! Trop sanglant ?! C’est pas mon sang, hein, je suis ménopausée moi ! ». Ou tout l’art de transformer un tabou en un autre tabou. Si la mise à nu de Corinne Masiero dénonce l’enfermement forcé de la culture, elle dénonce du même coup l’enferment tout aussi forcé du corps de la femme ; car dans les deux cas c’est une oligarchie patriarcale et machiste qui détient le pouvoir de l’ouvrir et de la fermer.

Alors quand le monde réouvrira ses portes à l’art et à la culture, quand on pourra retrouver les galeries des musées et les salles obscures, enfin quand on pourra chanter et danser tous ensemble, je voudrais que ce soit pour voir vraiment de nouvelles images, pour entendre vraiment de nouveaux mots, pour sentir vraiment de nouvelles énergies. Pas pour que les écrans numériques soient remplacés par des écrans de fumée. La société a vécu une rupture violente de sa rationalité, elle s’est pris une bonne claque dans la gueule, et regardez comme tous les jours les règles et les mœurs sociétaux changent, par la contrainte et par la peur, et aussi pour protéger les autres. On voit une société qui a changé radicalement presque du jour au lendemain, pour le meilleur et pour le pire, qui s’est construite une nouvelle réalité et un nouvel imaginaire collectif. Quand le rideau sera levé, je voudrais que tout ce qu’on se croyait impossible soit possible. Un espoir aussi utopique que la situation actuelle est dystopique. Mais si l’on parvient tant bien que mal à en accepter un, pourquoi ne pas se laisser croire à l’autre ?

Alors dans le monde de demain, je veux aller au cinéma : je veux voir sur grand écran des femmes comme ma mère, des femmes comme ma grand-mère, des femmes comme j’en vois dans la rue, mais qui n’ont plus peur et qui ne se cachent pas, des femmes comme je n’en ai encore jamais vue. Dans le monde de demain, je veux aller au cinéma : je veux voir sur grand écran des corps encore, mais des corps qui changent, des corps différents, je veux voir de la diversité dans les représentations des corps, des femmes, des mondes, qui montrent d’autres choses, qui me donnent d’autres modèles, d’autres horizons, d’autres espoirs, qui m’émeuvent et qui m’inspirent. Je veux voir des films qui passent le test de Bechdel haut la main, je veux voir des vieilles dames avec des grands rôles sur grand écran, je veux voir des femmes différentes, émancipées, engagées, je veux voir des artistes, je veux voir des mises en scène qui renouvellent l’imaginaire collectif, je veux voir un septième art affranchi du male gaze, je veux voir un cinéma non pas qui me ressemble mais qui me transporte par ses représentations, pour un monde nouveau. Je veux des gestes et des corps comme Corinne Masiero, mais qui ne soit plus seulement des happening à scandale, mais plutôt des exaltations des féminités et des revendications politiques fortes ! Non je ne veux pas renoncer aux paillettes, mais je veux aussi pouvoir écrire des revendications politiques sur ma cellulite ; je veux qu’on voie les plus belles choses qu’on a trop souvent voulu cacher pour conforter un monde d’avant avec tout son conformisme à pleurer. Alors quand on pourra ressortir, il va vraiment falloir tout sortir !

« Du possible sinon j’étouffe » pour le petit bourgeois qui lit son journal, et brusquement crie à sa fenêtre. Maintenant du possible aussi pour la petite fille qui rêve à des lendemains qui chantent. Et rêve elle aussi de rentrer dans la danse. Je veux redécouvrir le monde avec des grands yeux ébahis parce que ce sera un nouveau monde. Parce qu’après avoir été toutes et tous enfermé.e.s, viendra le moment de toutes et tous être libéré.e.s.

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