Dernier SOS du cinéma La Clef avant l’expulsion

Anna Mexis et Elie Polselli | Situé au cœur du 5ᵉ arrondissement de Paris, le cinéma militant La Clef va probablement être racheté par le grand groupe SOS. L’association Home Cinéma occupe les locaux depuis plus de deux ans, dans le but de préserver le dernier cinéma associatif indépendant de la capitale. Face à la menace imminente de leur expulsion, La Clef ouvre ses portes du lundi 24 au dimanche 30 janvier et compte sur la présence des étudiant.e.s. Rencontre avec Alice, membre de l’association, qui nous explique en détails pourquoi il est primordial de soutenir cette salle de cinéma.

  • Pourquoi la situation du cinéma La Clef est-elle préoccupante ?

On occupe le cinéma La Clef depuis septembre 2019. C’est une lutte acharnée qui dure depuis deux ans et demi contre le propriétaire du bâtiment (ndlr le Comité social et économique de la Caisse d’Épargne d’Île-de-France). Dans un premier procès, notre asso a été reconnue comme légitime. L’acheteur potentiel, le groupe SOS (ndlr qui a signé la promesse de vente il y a un an), constitue une grosse menace pour le monde de la culture, indépendant et associatif.  Bien qu’il prône une programmation proche de la nôtre et une politique associative, SOS fonctionne comme une grosse entreprise. Son chiffre d’affaires est d’un milliard d’euros. Son but principal est de redevenir un cinéma qualifié “d’art et d’essai”, donc subventionné. Là, on est sur 600 m² dans le 5ᵉ arrondissement, c’est donc une opportunité colossale. Le prix estimé à l’origine était d’un million cinq cent mille euros et le groupe SOS a décidé de mettre quatre millions, pour avoir la mainmise sur le bâtiment. La Clef servirait alors le profit et non la culture.

  • Le 20 septembre 2019, l’association a décidé d’occuper illégalement le cinéma de La Clef. Pourquoi ? Quelles sont vos revendications ?

Nous voulons faire perdurer ce ciné de quartier, créé après mai 68 (1973). Ses valeurs aussi. Il s’agit de maintenir le dernier cinéma indépendant et associatif de Paris. Ce serait triste que pour une histoire de spéculation immobilière, il cesse d’exister. 

  • Vous êtes aujourd’hui menacés d’expulsion. Pour faire face à cette situation, le cinéma ouvre ses portes du lundi 24 au dimanche 30. Au programme : projections de film, cafés, interventions de personnalités… Qu’attendez-vous de cette semaine de mobilisation ? 

On vit au jour le jour. C’est déjà une victoire qu’on n’ait pas eu la police devant la porte à 6h ce matin. Mais dans les prochains jours, qui sait ? On continue de se projeter sur l’avenir : la séance programmée pour le 31 janvier avec Leos Carax est l’événement du mois. Ce vendredi, on recevra même Alejandro Jodorowsky !

De source sûre, on sait qu’il existe un risque accru d’être expulsés. Cette semaine, l’idée est de rassembler le plus de politiciens qui nous soutiennent, de personnalités du cinéma, du public. Créer un programme très dense aussi : on ouvre à 6h du matin et 22h le soir pendant au moins cinq jours consécutifs ; cela nous permet d’avoir du public sur le lieu, de faire parler de cette semaine. 

J’ai l’impression qu’on a un bon soutien de la part de la presse. Cette semaine amènera peut-être un changement, du soutien. On en a besoin. On a déjà celui de l’Abominable et d’autres lieux alternatifs de Paris.

  • Qu’est-ce qui fait la particularité de ce cinéma ?

Plusieurs activités ciné : diffusion de films à prix libre tous les soirs, ateliers d’éducation à l’image pour des enfants de centres de loisirs alentour, le Studio 34 qui aide des jeunes réalisateurices dans la création d’un premier projet… On a créé un fanzine édité avant, qui va être relancé. On gère tout du côté de la diffusion, de la création de films, tout comme l’éducation à l’image. La Clef, c’est pluridisciplinaire.

On accueille aussi des réalisateurices, des personnes du milieu du cinéma, des expert.e.s pour pouvoir échanger sur les films. Michel Chion est par exemple venu pour la Radio Revival.

La Clef porte plusieurs missions. Projeter, programmer, créer des films qui sont fragilisés, pas très accessibles. Montrer ces œuvres-là à des publics qui n’y ont pas forcément accès. Démarche solidaire avec les prix libres (plutôt que les prix parfois exorbitants des grands complexes). Notre fonctionnement associatif est donc le plus horizontal possible. Personne n’est rémunéré ici, c’est du travail bénévole.

Enfin, on mise sur la transmission des savoirs. L’avantage de ce cinéma c’est que quand tu arrives en tant que bénévole, tu peux être formé à la projection. Hier a eu lieu la première projection en 35mm avec des professionnels, dont la démarche est aussi tournée vers la formation.

“Le cinéma appartient à ceux qui s’en occupent.”
  • Quelles sont les valeurs du cinéma que vous défendez ? Quel est le rôle militant de cette salle en particulier ?

L’inclusivité et la diversité sont primordiales dans ce que l’on représente et se reflètent chez les personnes qu’on invite. On va essayer d’avoir le plus de personnes marginalisées, de personnes racisées et/ou queer. Notre public est très attaché aux valeurs que l’on défend ici. Ils se sentent concernés, investis. Par exemple, on a atteint 100 000 €  lors de notre campagne de fonds de dotation, grâce à la solidarité de notre public. 

  • Comment expliquez-vous que le cinéma La Clef soit le dernier cinéma associatif indépendant de Paris ? Que défendent La Clef et ses valeurs dans un contexte économique de privatisations fréquentes ?

Le ministère de la Culture sous LREM, mais aussi la Ville de Paris, nous considèrent comme des squatteurs. Donc la réponse est toute donnée. Ne pas accepter cette partie-là de la culture, c’est nous rendre la vie plus compliquée. Avant, on avait des subventions en tant que cinéma d’art et d’essai. Maintenant on est délaissés. 

Le principal objectif c’est d’en faire un lieu commun, et unique. Vous pouvez venir et passer du temps dans un lieu culturel et militant. Or, derrière le projet du groupe SOS ou du propriétaire, il n’y a aucun projet concret. Depuis septembre 2019, on priorise sur ce qu’on a envie de faire, comment on conçoit ce lieu, comment on a envie de le gérer. On a des chartes. Le cinéma appartient à ceux qui s’en occupent.

  • Quels sont les moyens mis en place pour attirer les étudiants parisiens dans ce cinéma d’art et d’essai ?

Depuis deux ans et demi, Home Cinéma a entretenu des partenariats avec Paris 3 et la fac de Nanterre. On a aussi un atelier photo et le studio 34 qui met en avant la création cinématographique décomplexée, donc celle des étudiants est la bienvenue aussi ! Le prix libre des séances est un argument assez attractif pour des jeunes ou des personnes précaires. Nos bénévoles sont tous assez jeunes aussi. On a quand même un public relativement jeune, un public de quartier.

  • Etant donné que ce cinéma est situé au cœur du quartier latin, à deux pas de l’Université Sorbonne Nouvelle et à quelques minutes de Jussieu, attendez-vous une mobilisation de la part des étudiants ?

Il y a beaucoup de manières de soutenir le cinéma. Mais la première et la plus simple, c’est la présence. Venir au ciné voir des films, en parler autour de soi, partager l’information… Suivant les envies et les disponibilités des personnes, elles peuvent s’engager davantage, faire du bénévolat, faire partie de l’association Home Cinéma… On attend maintenant de la présence : plus il y a du monde, plus c’est difficile pour la préfecture de nous expulser !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s