Le procès d’une vie

Cholé RANSOU │Marie-Claire, Michèle, Gisèle, Renée, Micheline, Lucette et les autres. Toutes coupables mais toutes légitimes.

Au théâtre Le Splendid, Barbara Lamballais et Karina Testa mettent en scène le procès de Bobigny de 1972. Marie-Claire Chevalier, jeune fille de 16 ans, tombée enceinte des suites d’un viol et ne souhaitant pas garder son enfant, est jugée pour avoir avorté clandestinement. Dans la France de 1971, l’avortement constitue un crime passible de prison. Pourtant, de nombreuses femmes prennent ce risque, et cela depuis des siècles. Marie-Claire est soutenue et aidée par sa mère, ainsi que par d’autres femmes sensibles à sa situation et partisanes du droit de disposer de son corps. Elles sont toutes inculpées l’année suivante. Ainsi, elles se tournent vers Gisèle Halimi, avocate et militante pour les droits des femmes, afin de les défendre. 

La pièce revient sur la vie de cette grande femme : son enfance passée à se rebeller contre les inégalités entre elle et son frère, sa grève de la faim à 11 ans, ses études perturbées par des discriminations sexistes, les confrontations avec ses parents… Son combat pour les droits des femmes ne s’arrêtera jamais. Elle est signataire du manifeste des 343, une pétition signée par 343 femmes courageuses s’étant fait avorter illégalement, pour se révolter face à une loi injuste et réfractaire. Notamment aux côtés de Simone de Beauvoir, philosophe militante pour l’égalité des sexes, Gisèle Halimi défend le droit de choisir ou non sa maternité, entre autres combats. Ce sont ces étapes et ses convictions qui l’ont amenée à défendre la jeune Marie-Claire et les femmes accusées d’être ses complices.

Ce procès a marqué l’histoire car il est un moment fort du combat des femmes pour disposer d’elles-mêmes, un combat qui s’achèvera en 1975 avec la loi Veil qui légalise l’IVG (interruption volontaire de grossesse). Dans une société encore récalcitrante à accorder aux femmes leurs droits fondamentaux, la solidarité de ces cinq femmes, à l’image de milliers d’autres histoires similaires, est une preuve de l’injustice à laquelle ont fait, et font toujours, face tant de femmes. La loi et la condamnation n’ont jamais arrêté ces dernières pour faire appel à des faiseuses d’anges et ainsi d’avoir le choix de mettre ou non un enfant au monde. La pièce souligne l’obsolescence de ce texte qui entrave la liberté féminine.

Les acteurs exercent plusieurs rôles, les changements de costumes sont visibles au fond de l’estrade. Les scènes s’enchevêtrent dans un décor simple et illustrent les événements menant à l’avortement de l’adolescente, ainsi que la vie des autres femmes impliquées. À travers leur quotidien, le public saisit les sentiments et les difficultés qui s’entrechoquent : la peur de la justice, la santé des femmes négligée, le désespoir d’une enfant, la précarité financière… On comprend l’innocence de la jeune fille face à une situation qui la dépasse, l’ignorance des sujets sexuels, la pression et le viol commis par Daniel, le jeune garçon responsable de sa condition. Au fur et à mesure de l’histoire, des éléments rendant le spectateur toujours plus compatissant viennent agrémenter l’histoire. La prestation de Maud Forget dans le rôle de Marie-Claire est émouvante aux larmes, elle parvient avec brio à faire transparaître la détresse d’une enfant blessée et terrorisée. Sa mère, interprétée par Céline Toutain, nous touche dans son besoin maternel de sauver sa fille d’un avenir qu’elle ne veut pas puis d’une condamnation injuste. Le grand discours de Maître Halimi est brillamment récité par Clotilde Daniault, qui joue l’avocate franco-tunisienne. Elle fait transparaître l’absurdité d’une loi entravant les femmes, quand l’idée même d’une loi similaire pour les hommes serait impensable.

C’est une pièce historique rappelant les injustices auxquelles font face les femmes depuis des siècles. Des sentiments de colère, d’empathie et d’admiration traversent le spectateur tout du long. Les scènes drôles succèdent aux plus graves, l’ennui n’a pas sa place dans ce spectacle rythmé. Ses quatre nominations aux Molières 2026 pour les Molières : du spectacle de théâtre privé, des autrices françaises francophones vivantes, de la comédienne dans un spectacle de théâtre privé et de la comédienne dans un second rôle, ainsi que son statut de lauréat de l’Aide à la création ARTCENA, ne sont que des témoins de la maestria de cette représentation. C’est avec un triomphe d’applaudissements et des méditations pour la nuit que le public quitte le théâtre.

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