Un roman, un logiciel, une rentrée.

Rina VOROKOVA│Thélyson Orélien, écrivain canado-haïtien de 38 ans, phénomène de la rentrée littéraire, a été accusé d’avoir utilisé l’intelligence artificielle pour écrire C’était ça ou mourir. Cette accusation a-t-elle des fondements solides, ou repose-t-elle déjà sur un préjugé ? La situation est scandaleuse autant qu’équivoque. Il faudra tenter de l’éclairer au lieu de la clore d’un clic.

« C’était ça ou mourrir », première de couverture

Le roman raconte l’histoire d’un professeur d’histoire et de géographie, Jonas Dorléon, contraint de quitter Haïti. En quelques semaines, le livre est devenu l’un des ouvrages les plus populaires et primés de la rentrée : Prix Fnac, Prix Méduse, Prix Première Plume. Il figurait dans les premières sélections du Renaudot, du Femina, du Médicis, de Décembre et du Goncourt. Puis, le 21 septembre, le même jour que le Prix Fnac, un compte alors anonyme, « Balance ton Claude », a affirmé sur X que le roman avait été « presque intégralement » écrit par une IA, après analyse d’extraits par le logiciel américain Pangram.

Quatre jours plus tard, le 25 septembre, l’Académie Goncourt a retiré C’était ça ou mourir de sa sélection. Dans son communiqué, elle invoque des plagiats anciens révélés au Canada et « le résultat convergent de plusieurs analyses » selon lesquelles le livre serait « selon toute vraisemblance très largement le produit d’une intelligence artificielle »

C’est une accusation grave. Elle l’est d’autant plus qu’elle vise quelqu’un qui a choisi de parler, de raconter une trajectoire d’exil, de donner une forme littéraire à une expérience que beaucoup préfèrent ignorer. Le résultat est le suivant : on fait taire la voix de l’auteur. « Je préfère donc prendre un peu de recul et attendre que tout se calme », a-t-il déclaré à l’AFP, tandis qu’il répétait ailleurs qu’il n’avait aucune raison de confier son livre à une machine. Il revendique un style fait d’images, de répétitions, de rythme : une « parole vivante », liée selon lui à des traditions haïtiennes et caribéennes. Qu’on aime ou non cette prose, en faire automatiquement la preuve d’une génération automatique, ce n’est certainement plus de la critique littéraire.

La situation elle-même est absurde. Aucune personne dotée d’un minimum d’esprit critique ne confie sa conclusion à un détecteur d’IA sans vérifier, sans comparer, sans se souvenir que ces outils se contredisent. L’AFP a soumis les mêmes extraits à plusieurs logiciels : l’un parle d’humain « très probable », un autre de 100 % d’IA, d’autres donnent des scores instables. On accuse un auteur d’avoir utilisé l’IA… sur la base d’une IA. Voilà le paradoxe. Il n’efface pas le soupçon, mais interdit d’en faire une sentence.

Alors pourquoi ce post, lancé par un compte anonyme, a-t-il suffi à ébranler une carrière en quelques heures ? Le compte était encore inconnu avant cette polémique. Il ne l’est plus tout à fait : l’un de ceux qui se cachent derrière cette chaîne, Samuel Fitoussi, essayiste et chroniqueur du « Figaro », s’est fait connaître du grand public en raison de cette affaire. L’anonymat du premier soir n’est pas toute l’histoire. N’est-ce donc pas parce qu’il est plus simple de « balancer » que de lire ? Et parce qu’il est injuste, toujours, de faire taire un auteur, quel que soit son origine. 

Quant aux anciens plagiats, tant qu’on ne les ouvre pas pour eux-mêmes, ils serviront toujours à refermer le débat sur l’IA. Ce n’est pas une raison pour acquitter par loyauté. Ce n’est pas non plus une raison pour lier les deux dossiers d’un même geste.

Il n’appartient pas à un détecteur, ni à un compte anonyme, ni même à un communiqué de trancher à la place du lecteur. C’est à vous de décider si C’était ça ou mourir est un livre écrit par une machine, ou si cette affaire dévoile seulement la facilité avec laquelle on disqualifie une voix dès qu’elle dérange, dès qu’elle ne ressemble pas au modèle attendu.

Votre commentaire