RANSOU Chloé|Chaque mois, plus de deux milliards de personnes ont leurs règles dans le monde. Cette période naturelle dans la vie d’une femme est pourtant encore peu étudiée et taboue dans les sociétés. Les règles deviennent ainsi un fardeau à la fois physique, économique et psychologique.

Une douleur banalisée
Lorsque l’on pense aux règles, celles-ci sont associées à la douleur. Avoir mal au ventre ou encore les changements d’humeur sont donc des phénomènes perçus comme normaux. Pourtant des études récentes démontrent plus de complexité dans les explications. Premièrement, une femme sur dix dans le monde est atteinte d’endométriose. Cette maladie chronique est causée par la présence extra-utérine, donc anormale, de l’endomètre (la muqueuse de l’utérus qui s’écoule chaque mois et qui constitue le phénomène des règles). Elle est à l’origine de douleurs intenses et provoque des complications supplémentaires telles que la dépression, l’anxiété, la fatigue ou encore l’infertilité. Bien que touchant jusqu’à 20% des femmes en France, la maladie est peu connue, ce qui complique l’établissement d’un diagnostic ainsi que sa prise en charge. Un grand nombre de femmes vivent donc avec une maladie qui impacte durablement leur quotidien, et dont les symptômes sont mis sur le compte de la normalité.
Pour le reste des femmes, les douleurs sont plus “communes’’, mais restent mal expliquées, comprises et traitées. Ces douleurs sont appelées « dysménorrhée ». Elles sont dues à un excès de sécrétion de prostaglandines par l’endomètre. Ces substances provoquent des contractions qui facilitent l’écoulement de la muqueuse utérine mais qui privent le muscle d’oxygène (hypoxie), provoquant ainsi des douleurs. L’intensité de celles-ci est variable selon les personnes et les cycles.
La dysménorrhée est courante lors des premières règles et souvent sans gravité, elle est alors primaire. Après quelques années ou une grossesse, celle-ci est censée disparaître. La dysménorrhée secondaire arrive plus tardivement, et à de multiples causes possibles : endométriose, adénomyose, fibrome utérin, un changement de contraception etc.
Une autre source de douleur est expliquée par le syndrome prémenstruel (SPM), qui est d’ordre psychologique. Près d’une femme sur trois le subit à différentes échelles. Bien qu’encore peu étudié, il serait causé par une réponse anormale des neurotransmetteurs (surtout la sérotonine) face aux changements hormonaux qui ont lieu pendant le cycle. Le syndrome apparaît généralement quelques années après les premières règles mais aussi à la préménopause. Les symptômes sont très nombreux, avec des intensités et des répétitions variées. Bien que d’origine psychologique, les conséquences sont autant psychiques que physiques, et peuvent considérablement influer la qualité de vie de celles qui en sont atteintes. Il touche environ 2% des femmes. Ce syndrome est une source d’importantes douleurs et désagréments de la vie quotidienne des femmes. Une étude plus approfondie pourrait mettre fin au mythe de la féminité comme maladie, et de la normalité des douleurs.
Les connaissances sur les douleurs liées aux règles restent donc peu approfondies, empêchant ainsi les femmes d’assurer leurs activités habituelles et de comprendre leurs corps. Les causes des douleurs menstruelles n’ont commencé à être étudiées qu’en 2016, avec une étude américaine sur les raisons biologiques de ces manifestations.
En plus du peu de connaissances scientifiques, il y a un réel manque d’éducation au sein de la société sur le sujet, entre manque de quantité informative et mésinformation. Dans les manuels scolaires, très peu de pages sont dédiées aux menstruations. Il est également expliqué qu’un cycle se déroule sur 28 jours avec une ovulation au bout de deux semaines en moyenne. Or des études récentes, notamment Sensiplan, démontrent que cette explication est incorrecte. L’étude consiste à construire une base de données sur le cycle féminin. 2000 femmes y ont participé pour 44 000 cycles détaillés. Les découvertes démontrent que chez plus de 60% des femmes, le cycle menstruel varie de plus de 8 jours au cours d’une année, modifiant également la date d’ovulation. Ainsi les informations délivrées dans le cadre scolaire et sur lesquelles se basent les connaissances communes de la société sont fausses.
De fait, les femmes connaissent en général mal leur corps et le fonctionnement du cycle. Celui-ci commence au premier jour de règles avec la phase folliculaire. C’est dans cette phase que l’hormone folliculostimulante stimule les follicules ovariens pour qu’ils produisent un ovule mature. En parallèle, elle permet à ces follicules de sécréter des œstrogènes qui vont épaissir la muqueuse utérine, l’endomètre, et la glaire cervicale. C’est au cours de cette phase que la durée du cycle varie. Vient ensuite la phase d’ovulation, longtemps considérée comme une transition et non une phase à part entière, mais qui commence à être repensée par les chercheurs. Son arrivée est unique à chaque femme et à chaque cycle. Elle peut aussi être retardée par du stress, l’alimentation, la santé etc., empêchant donc l’établissement d’une norme fixe. Le taux d’hormones lutéinisantes est augmenté par l’action des œstrogènes, entraînant la rupture du follicule puis la libération de l’ovule mature. Celui-ci se déplace dans les trompes de Fallope, jusqu’à l’utérus. La dernière phase survient entre l’ovulation et le retour des règles, c’est la phase lutéale. En vue de la nidation, la fixation de l’œuf (l’ovule fécondé) sur la muqueuse utérine, le follicule produit de la progestérone. Celle-ci s’atrophie en cas d’absence de fécondation, et la production d’œstrogènes en baisse fait brutalement chuter le taux de progestérone. Ainsi la couche de la muqueuse renforcée va se détacher et être éliminée sous forme d’écoulement sanguin. Un nouveau cycle débute alors.
Ainsi, la science prend désormais une direction allant vers la compréhension du corps des femmes et de la déconstruction des mythes, ce qui permettrait la découverte de nombreux phénomènes ne pouvant qu’améliorer le quotidien des femmes, et même des hommes. Par exemple : une étude chinoise récente démontre la richesse du sang menstruel qui contient des cellules souches, donc capables de se régénérer avec l’écoulement de la muqueuse utérine. La scientifique Ping Shen, du centre allemand de recherche sur les rhumatismes a récupéré ces résultats pour les appliquer à sa propre étude sur les mécanismes immunitaires impliqués dans l’arthrose. Avec l’immunologie des cellules souches mésenchymateuses dérivées du sang menstruel, ce dernier pourrait ouvrir une nouvelle voie thérapeutique pour guérir l’ostéoarthrite (une maladie des articulations très douloureuse).
La précarité menstruelle : une inégalité invisible
Émerge alors un second problème conséquent : les protections hygiéniques. La capacité à se les procurer relève du droit humain à l’hygiène. L’approvisionnement permet la vie en société et la conservation de la dignité humaine, en plus de la préservation de la santé. C’est une question d’égalité des droits et d’égalité entre les sexes.
Pourtant, les protections périodiques restent un achat coûteux, fait avec des produits chimiques dans beaucoup de cas, et aussi tabou que les règles elles-mêmes.
En France, une femme sur dix garde sa protection hygiénique « plus longtemps que recommandé pour économiser de l’argent », risquant ainsi des infections graves. Et environ 4 millions de françaises sont victimes de précarité menstruelle. Dans le monde, ce sont plus de 500 millions de filles et de femmes qui n’ont pas un accès suffisant à des protections périodiques.
Les impacts de ce manque d’accès sont multiples. La santé en est le premier point majeur. Les risques d’infections et les douleurs liées aux règles telles que les maux de ventre, de dos, de tête etc. sont multipliés, de même que les mal-être psychologiques. En effet cela peut entraîner de la fatigue, du stress, un manque de concentration, des sensations de malaise etc.
Les conséquences physiques entraînent également des inégalités sociales. En effet, beaucoup de femmes ne peuvent pas continuer leur quotidien en période de règles. Au Burkina Faso, 15% des filles disent avoir été contraintes de manquer l’école tout au long de l’année en raison de leurs règles, 20% en Côte d’Ivoire et 23% au Nigeria. Au Népal les femmes ont même l’obligation de vivre isolées pendant cette période, ainsi qu’après l’accouchement, selon la tradition du chapaudi qui les affiche comme impures. Leur santé est d’autant plus dégradée avec cette pratique, les exposant au froid, aux agressions et aux animaux (serpents…), allant parfois même jusqu’à provoquer la mort de ces dernières.
L’accès à des infrastructures permettant aux femmes de répondre à leurs besoins est également problématique. L’absence de toilettes, de lieux pour se changer, d’accès à l’eau propre, au savon etc. rend l’hygiène intime difficile et bâclée. En 2024, 3,5 milliards de personnes ne disposaient pas de toilettes sûres, soit près de la moitié de la population mondiale. Cette absence d’infrastructures peut également entraîner la déscolarisation des filles. L’accès à l’éducation se retrouve impacté par la puberté à cause du tabou des règles, ainsi que des mariages forcés qui débutent au moment où les jeunes filles peuvent avoir des enfants.
Dans les pays riches le problème reste important : les protections périodiques représentent une lourde charge économique pour les femmes. Tampons, serviettes hygiéniques, cup, culottes de règles… sont des produits coûteux et dont l’achat se répète régulièrement. À ces dépenses s’ajoutent les besoins de renouveler les sous-vêtements se dégradant plus rapidement, l’achat de vitamines telles que le fer ou le magnésium pour compenser les pertes sanguines, l’achat d’anti-douleurs etc. Pourtant, une femme sur quatre ne peut pas faire face au coût que cela représente. Les allemandes dépensent, par exemple, jusqu’à 650€ par an en protections hygiéniques. Ainsi le quotidien des femmes se voit impacté selon la situation économique de celles concernées.
Le sujet est également tabou et perçu comme honteux. Les produits sont cachés dans le panier de courses, les demandes de dépannage en cas d’oubli se font discrètement, les échanges sont effectués cachés sous la manche, les marques jouent sur la neutralisation des odeurs par leurs produits etc. Dans un sondage il est révélé qu’un tiers des adolescentes ressentent de la honte pendant leurs règles, une fille sur deux a déjà raté l’école pendant ses règles, et 35% disent avoir déjà subi des moqueries ou humiliations en milieu scolaire. Face à cela, de nombreuses jeunes filles manquent l’école chaque mois. En Pologne, ce sont environ 25% d’entre elles.
Le tabou sur les règles est la cause d’inégalités sociales qui entraîne des décrochages scolaires invisibles, des mal-être importants et du stress. Dans la situation actuelle, les règles sont une forme d’exclusion sociale car elles empêchent le déroulement normal du quotidien.
Le sport, miroir de l’ignorance
L’un des grands domaines où les règles jouent un rôle décisif est le sport. Le sujet s’est vu particulièrement abordé à la suite du geste de l’athlète chinoise Li Meizhen. Cette marathonienne de 25 ans s’est fait surprendre par ses règles en pleine course, à 8km de l’arrivée. Mais elle décide de continuer malgré le sang qui coule sur sa cuisse. Les images ont été relayées partout et son action s’est vue saluée par les femmes du monde entier.
Chez les athlètes, la prise en compte des règles dans l’entraînement est un moyen d’augmenter la performance, contrairement à la croyance qu’elles sont un frein à celle-ci. Elles ne sont donc pas prises en compte dans l’établissement de programmes sportifs, bien que la moitié des athlètes soient des femmes.
Une étude allemande auprès de sportives en athlétisme a été menée pour déterminer sur quels jours elles étaient les plus performantes. Grâce à des prélèvements sanguins et urinaires durant trois mois, il est conclu que la concentration en hormones stéroïdiennes, qui permettent directement la croissance de la masse et de la force musculaire, augmente fortement en phase ovulatoire chez les femmes ne prenant pas la pilule. Pendant cette période l’œstrogène et la testostérone sont produites en plus grande quantité, et leur effet anabolisant a donc un impact sur la performance. Les effets sont l’augmentation de la masse corporelle, de la musculature et de la production sanguine, ce qui confirme la supériorité de la capacité d’entraînement en phase ovulatoire. La prise de masse musculaire serait donc supérieure pendant le pic hormonal si le travail musculaire pendant l’entraînement était accentué. Jusqu’à maintenant il était pensé que la musculation était plus efficace au début du cycle. À l’inverse, la première partie du cycle a démontré une meilleure capacité du corps à utiliser les glucides. Cela signifie que le corps féminin s’adapte et récupère plus facilement ce qui augmente l’efficacité des entraînements intensifs.
Le risque de blessure est également corrélé au cycle menstruel. En effet, les conclusions de l’étude ont amené les sportives à se rendre compte que les périodes où elles se blessaient ou bien avaient plus de mal à récupérer étaient les mêmes que celles de leurs règles.
Ces résultats sont la preuve d’un besoin d’adaptation des programmes en plus d’une bonne connaissance du cycle féminin, aussi bien par les athlètes que par leurs entraîneurs. Ainsi, le risque de blessure serait limité, la performance augmentée et le bien-être accru.
L’observation du cycle chez les sportives a déjà fait ses preuves. L’équipe féminine américaine de football, championne du monde 2019, a suivi un entraînement prenant en compte leur cycle menstruel avec l’accompagnement de la chercheuse Georgie Bruinvels. Le cycle menstruel devient donc un allié du sport. Malgré cela, encore très peu d’organisations sportives concilient cycle menstruel et entraînement.
Repenser la santé des femmes
Dans un monde où les droits reproductifs des femmes sont menacés, de plus en plus d’ONG et associations de lutte contre la précarité menstruelle travaillent pour que ce sujet tabou soit abordé. Elles revendiquent une gratuité des protections hygiéniques, une meilleure éducation commune et une prise en charge des pathologies liées aux règles. Pour ce qui est de l’international, les ONG demandent et agissent pour que les femmes aient un accès universel aux produits menstruels, même en cas de crise.
Il est également important que les pouvoirs publics assurent un accès à des formations pour les professionnels et à une éducation sexuelle complète pour les femmes comme pour les hommes. De fait, la déconstruction des croyances est un pas vers l’égalité et la santé des femmes. L’information, la sensibilisation et l’éducation se doivent de toucher tout le monde dans un souci de participation à une société commune.
Le manque de visibilité est ce qui alimente la précarité. Le tabou des règles constitue aujourd’hui une des formes de discrimination sexiste les plus marquées, pourtant elle demeure méconnue. C’est pourquoi une mise en lumière du sujet est primordiale pour avancer vers un monde ne remettant pas en question les droits des femmes. La santé menstruelle doit être pensée comme un droit humain permettant la participation à la société et le maintien de la dignité humaine.
*version longue de l’article disponible sur le blog It’s Chloé’s Insight*
