
Safia HAOUAR |Depuis fin septembre, le mouvement lycéen fait battre son plein dans les rues et impose ses revendications, pointant du doigt le manque de moyens dans l’Education Nationale et dénonçant toutes les défaillances de leurs quotidiens. Le débat s’impose à l’Assemblée nationale, de blocus et manifestations à violences policières et répression. La génération Z fait d’une cause lycéenne l’élan d’un mouvement historique en France depuis mai 68.
Le début du mouvement lycéen et le début de la répression
Article L-111-1 du Code de l’éducation « L’éducation est la première priorité nationale. Le service public de l’éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants. Il contribue à l’égalité des chances et à lutter contre les inégalités sociales et territoriales en matière de réussite scolaire et éducative. »
Des lycées insalubres, un corps enseignant incomplet, des élèves entassés dans des classes trop petites, ce sont les premières revendications du mouvement lycéen qui a commencé le 17 septembre 2026 au lycée Saint-Exupéry de Créteil (Val-de-Marne). Les lycéens prennent alors la parole, soutenus par leur professeurs, pour déplorer les conditions indignes qu’ils subissent au quotidien, notamment par le biais d’un blocus le 18 septembre. Il est de tradition pour se faire entendre de bloquer un lycée pour envoyer un message clair : aucun lycéen n’accepte de continuer à vivre de façon docile une injustice établie. Ainsi le blocus devient pour les lycéens un moyen de bloquer les regards sur leurs paroles.
Ce qui n’a semblé être qu’un énième mouvement local pour l’Etat s’est pourtant transformé en un mouvement national à partir de fin septembre notamment par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Leurs discours résonnent avec ceux des autres lycéens partout en France, et des dizaines, puis des centaines de lycéens bloquent à leur tour les regards sur les injustices du système scolaire. Un problème en révèle un autre, les revendications se multiplient : Parcoursup, emplois du temps surchargés, manque d’infirmières, mépris de classe. Ce qui était promis comme « la première priorité nationale” apparaît comme le premier négligemment du pays. Une révélation qui, semble-t-il, a plus été écoutée par les forces de l’ordre que les représentants d’Etats puisque l’on compte plus de 6 900 arrestations dont 86% de mineurs depuis le début du mouvement. Les revendications pour des conditions dignes sont devenues secondaires, dans la mesure où les forces de l’ordre ont été plus concernées par les dérives en marge des protestations pacifiques et ont ainsi privilégiées l’usage d’armement : lacrymogène, grenade, matraques.
Une stratégie violente qui n’a eu que pour conséquence une réponse encore plus universelle, plus nationale, et plus solidaire réunissant les lycéens au reste du pays.
Un mouvement universel et porté par tous

Article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »
L’usage des armes n’a pas été sans conséquence sur les lycéens : une main arrachée, un œil perdu, des dents détruites, des agressions sexuelles : « On veut être écoutés, pas mutilés.» deviennent ainsi, depuis le mardi 6 octobre, les slogans des manifestations nationales. Cela a naturellement soulevé des questionnements sur la liberté d’expression. La liberté de s’exprimer est-elle conditionnelle à la répression policière ? L’Etat laisserait ainsi le mouvement s’exprimer tant qu’il serait capable de le réprimer. Cependant bien qu’on le nomme mouvement lycéen, la question de la liberté concerne tous les citoyens. Ainsi, parents, avocats, députés, syndicalistes, pompiers, professeurs répondent présents durant les manifestations pour porter le mouvement, résolus à réclamer des conditions d’éducation dignes, mais également pour protéger la jeunesse contre les violences policières et de façon plus générale réaffirmer le droit de s’exprimer pleinement et publiquement.
Sandrine Rousseau députés écologiste présente durant la manifestation de ce mardi 6 octobre déclare : « Il faut absolument soutenir ce mouvement lycéen qui est absolument légitime sur ses revendications, plus de moyens, plus d’argent pour l’école […] Il faut envoyer un message au gouvernement pour dire qu’ils arrêtent avec la répression telle qu’elle est actuellement parce que c’est inadmissible. On tire pas comme ça, on n’envoie pas les chevaux, on tire pas des LBD, ça suffit ça c’est un Etat qui n’a plus aucune limite »
Pauline, avocate au barreau de la Seine-Saint-Denis témoigne également ce mardi 6 octobre sur le flux massif des procédures judiciaires. « Là on a des déferlements massifs également au niveau du parquet avec tout un tas de lycéens qui se retrouvent à passer devant des juges pour enfants qui sont eux aussi débordés. On a des juges qui ont un très grand nombre de dossiers à traiter et leur rajouter du travail inutile pour des jeunes mineurs qui n’ont pas besoin de suivi éducatif et qui n’ont pour la grande majorité rien à se reprocher.» Elle précise également que ses confrères ont dû faire face à des cas de figure où des lycéens blessés par des interpellations violentes n’ont pas pu avoir accès à des médecins.
Autant de répression pour autant d’expression

Article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. »
Le manque de moyens dans l’Éducation nationale et le système judiciaire est régulièrement dénoncé. À l’inverse, les forces de l’ordre semblent disposer de budgets conséquents, notamment lorsqu’il s’agit de maintenir l’ordre lors des manifestations. Un lanceur à six coups coûte ainsi 4 040 €, une grenade de désencerclement 52 €, une grenade lacrymogène 25 €, sans compter les quelque 40 000 € que coûterait chaque jour le déploiement d’une compagnie de CRS.
En France, l’État semble donc trouver les moyens nécessaires pour disperser les rassemblements, protéger les biens matériels et encadrer les manifestations. Pourtant, ces interventions peuvent aussi donner lieu à de graves dérives, telles que des mutilations ou des violences sexuelles commises par des membres des forces de l’ordre. Et lorsque de tels faits surviennent, ils semblent trop souvent relégués au rang d’exceptions, comme si les citoyens devaient simplement les accepter au nom du maintien de l’ordre.
Dès lors, une question se pose : comment justifier que les moyens paraissent si difficiles à mobiliser pour l’éducation et la justice, alors qu’ils semblent pouvoir être engagés à grande échelle pour le maintien de l’ordre ? Et jusqu’où une société peut-elle accepter les atteintes aux droits des citoyens au nom de leur protection ?
Le Président Emmanuel Macron dit que « rien ne légitime la violence » lorsqu’il s’agit du matériel, mais le Premier ministre Sébastien Lecornu parle « d’accident » lorsqu’il apprend la main mutilée d’un lycéen de 15 ans. Le Premier ministre affirme également que « brûler un lycée, lyncher un professeur n’améliore pas la situation » pour ainsi dire un matériel détérioré mérite le sérieux d’une police armée, mais quelques organes détruits ne sont que des débordements. C’est du moins le point de vue que beaucoup de manifestants partagent avec des pancartes inscrivant « la chaise a mal », « les tables pleurent » dénonçant de vive voix le double standard qui considère les meubles comme des êtres sensibles, et les êtres humains comme des meubles.

« Disperser les groupes » : c’est l’une des raisons les plus souvent invoquées par les forces de l’ordre pour justifier l’usage des armes les plus emblématiques du paysage militant, telles que les gaz lacrymogènes ou les grenades. Le rassemblement devient alors le premier signal d’alarme de la répression. Pourtant, c’est précisément l’union qui constitue le premier mot d’ordre du mouvement lycéen. C’est La Marseillaise chanté dans les cortèges, ce sont les drapeaux français qui flottent aux côtés de ceux du reste du monde, c’est le « nous » qui s’impose dans les revendications. Car au fond, tout repose sur cette même idée : l’union, la solidarité, le collectif. Le rassemblement.
« Vous montrez un peu ce qui fait peur au pouvoir en ce moment, c’est qu’on est rassemblés, qu’il n’y a rien qui peut nous diviser et donc que c’est pour ça que nous allons gagner » Louis Boyard, député LFI, lors de son discours aux étudiants restés en solidarité près du campus Nation de la Sorbonne Nouvelle face à la répression des CRS à l’encontre des étudiants et du personnels, à la demande de la présidence.
