La critique de cinéma à l’ère du numérique

Chloé LANTIAT|Le numérique ouvre la pratique de la critique du cinéma à un public plus large et diffus, dans sa pratique comme dans sa consommation. Une problématique de performativité par la création d’un langage spécifique se pose, notamment autour de l’application Letterboxd.

La critique française du cinéma célèbre cette année un anniversaire symbolique : 80 ans d’une « critique libre, indépendante et vivante » pour le Prix du Syndicat français de la critique de cinéma. Des distinctions spéciales sont accordées aux productions littéraires consacrées au cinéma « les plus remarquables ». L’institution examine des ouvrages français et étrangers, et soutient la fraîcheur de la jeune critique depuis maintenant six ans. À l’heure du numérique, où les frontières de la critique de cinéma sont de plus en plus poreuses, la jeunesse s’empare des moyens de communication, s’approprie la critique de cinéma et la rend tendance. Sur des applications en ligne comme Letterboxd, les utilisateurs redéfinissent ce qu’être cinéphile. Pourtant, malgré un engouement certain, ces réseaux sont aussi à l’origine de certaines dérives et deviennent la vitrine d’une performativité généralisée. Les utilisateurs de Letterboxd modèlent le langage pour élaborer une critique de cinéma qui correspond à des codes et perd ainsi de sa singularité. Comme pour prouver leur appartenance à une communauté, certains mettent en avant le « soi » plutôt que la critique de cinéma.

De la critique professionnelle à la critique personnelle : le film vu autrement

« Moderniser un titre iconique [ … ] en l’inscrivant définitivement dans l’univers du numérique »1. C’est le pari qu’a fait Les Cahiers du Cinéma en numérisant quelques centaines d’archives papiers, rendues ainsi disponibles par abonnement sur son site internet. Les Cahiers du Cinéma, un classique depuis sa création en 1951, est un journal qui a su édifier la critique du cinéma français « moderne », grâce au savoir-faire de ses auteurs. Intellectuels, réalisateurs influents, acteurs : de grandes figures du cinéma laissaient parler leur plume noircissant le papier d’une sève d’expertise qui assure encore aujourd’hui sa légitimité dans la sphère de la critique cinéphile. L’objectif principal de cette numérisation est d’ouvrir le lectorat de ce journal, de faire effet sur un public plus jeune et de d’ouvrir une porte d’entrée à la découverte de la critique de cinéma. Julia Lethiphu, directrice des Cahiers du Cinéma est arrivée à son poste en 2020. A ce moment-là, la revue était endettée et n’était pas implantée digitalement. L’un des enjeux de cette réinvention éditoriale était de surmonter une tension : ne pas lâcher le support du papier, car il constitue l’ADN du journal, tout en assurant sa place sur les réseaux sociaux. Présent notamment sur Instagram avec près de quatre vingt huit mille followers, les réseaux sociaux sont utilisés comme un terrain de jeu, un moyen de faire parler la communauté, d’annoncer les prochains numéros et de mettre en avant les membres de la rédaction, et de l’industrie. Ugo Bienvenue, le réalisateur du film d’animation Arco (2025) nous partage ses réflexions, et aborde son processus de création pour la couverture d’un numéro de juin, en vidéo sur Instagram. Cette numérisation d’articles crée un contenu culturel bien plus accessible pour tous les aficionados avides de découvrir une critique professionnelle du cinéma. La critique de cinéma papier semble assurer une certaine autorité dans la sphère journalistique. La critique de cinéma sur les réseaux sociaux, elle, s’empare de ses propres médiums (comme la vidéo) pour exprimer sa critique. C’est par cet outil immatériel que la jeunesse s’empare d’une voix qu’elle n’a pas pu avoir, souvent réservée à un groupe cinéphile érudit.

L’expansion du numérique, des réseaux sociaux et plateformes, créent des espaces virtuels où le cinéma devient plus accessible. C’est donc toute l’image du cinéphile qui est redéfinie et sa pratique, reconsidérée. Celle-ci se caractérise notamment par une hybridation des usages. On peut autant visionner un film en salle qu’en streaming où la profusion de contenu assure un certain confort à domicile (Netflix, Canal +…). La critique numérique, souvent amatrice, appuie la critique papier, universitaire et plus savante. En clair, l’image du cinéphile intellectuel se transforme au même titre que la société et ses pratiques se digitalisent. Beaucoup de sites internet, de plateformes, de forum ou même de réseaux sociaux offrent un espace d’échanges d’opinions sur des œuvres cinématographiques et permettent la formation d’une communauté autour du cinéma. Loin de l’image d’une critique que l’on se fait, basée sur une réflexion et une analyse construite, la stratégie de certains réseaux sociaux est tout autre. Tous les outils de communication sont utilisés pour rendre compte d’une critique innovante et instantanée. Considéré comme un espace de création, les utilisateurs des réseaux sociaux s’appuient sur les codes du viral et les trends (tendances, modes) pour s’exprimer. Et c’est le même fonctionnement pour la critique de cinéma. Les utilisateurs s’approprient ces codes là, et loin de demander la permission pour s’exprimer, ils usent même de beaucoup d’humour pour se démarquer. La viralité des trends est parfois un moteur pour un film qui vient de sortir. Cela a été particulièrement le cas pour Le Consentement (2023) réalisé par Vanessa Filho. Les usagers se filmaient avant de voir le film, puis après son visionnage, créant des avant-après où le visage changeait d’expression après la vision d’images choquantes. La résonance de cette trend est d’abord passée dans les chiffres des entrées en salle : plus de 600 000 entrées au total avec une hausse de fréquentation au fil des semaines. Plus que cela, cette trend a réellement suscité un intérêt chez les consommateurs, qui se sont impliqués dans cette pratique pour comprendre le phénomène. Phénomène qui est surprenant : des anonymes deviennent de véritables stars sur ces espaces, comptant parfois des dizaines de milliers d’abonnés. Ils deviennent célèbres grâce à leur style d’écriture. Par exemple, le top commentaire sur le film Obsession (2025) de Curry Barker dit : « Les hommes feront littéralement tout sauf avouer leurs sentiments ». Il a récolté plus de cent mille likes. Une phrase courte, impactante, à l’humour mordant, à l’image des tweets.

Les célébrités et personnalités publiques investissent eux aussi la critique du cinéma sur les réseaux sociaux. Parfois considérés comme des « précepteurs culturels » qui incitent à visionner des films en salle, ils sont pourtant mis en lien avec des distributeurs pour qu’ils puissent utiliser leur notoriété et parler d’un film. Certaines personnalités publiques semblent spontanées, comme Charli XCX, chanteuse et actrice britannique, qui s’est retrouvée soudainement virale sur Letterboxd en 2024. Nombre de ses fans ont eu le plaisir de découvrir la bibliothèque de leur chanteuse préférée, et ses commentaires incisifs. Un des derniers en date sur Oppenheimer de Nolan (2023) dit :  « J’ai bien aimé parce qu’ils ne faisaient que bavarder de bombes ». Mais, on a pu remarquer que certains de ces influenceurs sur Tiktok ou Instagram (Louis Rouleau, Regelegorila…) sont conviés à des avant-premières ou de plus en plus invités à des événements prestigieux comme le festival de Cannes. On remarque donc une différence de statut entre un influenceur et un anonyme. Une personne anonyme ne profite pas financièrement de sa critique, aussi complète soit elle. Tandis qu’un influenceur s’enrichit, non seulement, du contenu qu’il propose, mais profite aussi des avantages des évènements de prestige. Il devient difficile de cerner la sincérité d’un influenceur, dans la mesure où celui-ci est payé pour parler d’un film, et qu’il construit son travail autour de son image. Parler d’hypocrisie des influenceurs revient à supposer que ces derniers donnent l’illusion d’un avis sincère, qu’ils se servent de leur « soi » comme un produit marketing.

Letterboxd : vitrine de la performativité

Les réseaux sociaux sont un espace que l’on pourrait qualifier de vierge, dans la mesure où on peut s’y mettre en scène. La mise en scène du « moi » se traduit par un humour grinçant, des clins d’oeils et punchlines en lien avec la pop culture. Cependant, ce type de commentaire est centré sur un avis subjectif. C’est ce que Bourgatte explique avec le concept de critique ordinaire dans « Pour une analyse informatisée de la critique de cinéma, ce que dit la critique de la structure du champ cinématographique », Cairn, (2017). La critique ordinaire c’est la valorisation de son image en utilisant des normes et des codes revisités par les communautés de la critique du cinéma amatrice comme celle de Letterboxd. Par exemple, l’utilisation des verbes à la première personne du singulier. Le « je », omniprésent, renvoie à une forme de performativité. Il ne construit pas seulement l’image que l’on veut montrer de notre personnalité. Le « je » s’approprie des codes bien précis pour se rendre membre d’une communauté. Pour une critique d’un film d’auteur, le choix du commentaire se portera sur une écriture complexe, solennelle. Pour parler d’une comédie, la critique sera teintée d’humour, de sarcasme. La critique de cinéma adapte son langage en fonction du genre du film, selon des codes implicites.

Judith Butler, philosophe américaine, estime qu’adapter le langage ne relève pas seulement d’une façon de décrire la réalité, mais d’adapter pour transformer. Le langage agit comme un outil qui conditionne les actes et comportements. Pour elle, la performativité est lisible dans les constructions de genre. Par des discours et des actes répétés, le genre se construit, créant l’illusion d’une identité naturelle. L’argot anglais utilise le mot performative (performatif en français) pour désigner une manipulation du langage dans le but de soigner son image, de la façonner pour adhérer à une certaine communauté. C’est le cas d’un phénomène appelé « male perfomativeness ». Comment reconnaître les hommes performatifs ? Ils soignent leur apparence physique d’une certaine façon, manient le langage, et affichent des connaissances féministes pour apparaître comme l’homme progressiste par excellence. On leur reproche une certaine inauthenticité par le caractère ostentatoire de leur performativité. Si le performative male a une performativité qui se voit principalement dans son apparence physique, l’inauthenticité de la performativité se manifeste parfois sur Letterboxd à travers des codes langagiers propres aux communautés de critique amatrice. Les communautés de ces réseaux de critique de cinéma reproduisent des modes d’expression, en suivant des tendances qui deviennent l’unique façon de partager une opinion. De fait, écrire une critique semble devenir une activité pour plaire à une audience, au détriment de sa sincérité. D’une certaine manière, ces codes reproduisent l’idée d’une culture de référence. L’ensemble de ces normes et usages sont implicites. De facto, la critique de cinéma sur les réseaux sociaux semble réservée à une communauté déjà  installée, qui connaît et joue avec des codes de langage maîtrisés.

La critique de cinéma professionnelle n’est plus au centre du récit, mais partage son espace médiatique avec la critique présente sur les réseaux sociaux. Au cœur de ces plateformes, anonymes et célébrités partagent leurs recommandations avec humour, sarcasme et dextérité du langage. Cette habileté passe aussi par l’affirmation de connaissances de références internet, et des anecdotes personnelles, attisant la curiosité du lectorat. Si cela fédère une communauté, c’est aussi le signe d’une critique de cinéma qui se transforme et qui parfois en dit plus sur ceux qui critiquent que sur le film même. Les commentaires élaborent une autre dynamique dans laquelle le style d’écriture et la personnalité prévalent parfois sur l’analyse de film.

  1. Lethiphu Julie, « Un renouveau pour la critique de cinéma », Cult News, 2025.
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