La protest song : conter le désaccord politique sur des airs de guitare.

Eléa KUBLER|

Opinion, Them’s Fightin’ Words : 10 Great Protest Songs, New York Times

L’essor de la figure politique du bohémien conteur.

Etats du centre des Etats-Unis, dans les années 1930 : la catastrophe naturelle du “Dust Bowl” envahit les terres communes au Colorado, à l’Oklahoma, au Kansas, au Texas et au Nouveau-Mexique. Les cultures sont ravagées, les maisons détruites, les paysans ruinés. Un exode vers l’éternelle promesse de l’Ouest s’organise alors, vers la Californie, le long de la mythique Route 66. Alors, pour compter leur parcours et leurs désillusions, une figure folk se dresse : Woody Guthrie, un Okie comme ceux qui arpentent la longue traversée, accompagné de sa guitare et de son harmonica. En 1940, son album Dust Bowl Ballads paraît, rassemblant un recueil de chansons contant la misère de ces populations ayant émigré vers l’eldorado californien. L’air est simple et facile à entonner, les paroles directes et sans fioritures : le terme de “protest song” est ainsi popularisé, né du folk, pour conter les oubliés du rêve américain.

Quatre ans plus tard, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, la voix de Guthrie s’élève contre l’idéologie fasciste qui gronde en Europe, et compose All You Fascists Bound to Lose, appelant le peuple à s’unir contre l’incitation à la haine véhiculée par les régimes autoritaires européens.

Cet engagement inspire alors un jeune guitariste tout juste arrivé à New-York, en 1961 ; le jeune Robert Allen Zimmerman, plus connu sous le pseudonyme de Bob Dylan, s’impose comme le successeur de Guthrie. La même association de guitare acoustique et d’harmonica, la voix nasillarde en plus, donne lieu à de nombreuses protest song anti-guerre. Dès 1963, les chansons Blowin’ in the Wind, Masters of War ou A Hard Rain’s a-Gonna Fall, parues sur son deuxième album intitulé The Freewheelin’ Bob Dylan, deviennent des hymnes qui forgent la contre-culture dans tout le pays, lequel s’enlise dans la guerre du Vietnam.

Le Mouvement des Droits Civiques des sixties : composer pour la Marche sur Washington.

Dans les années 1960, la ségrégation raciale divise toujours le pays, et de nombreuses exactions à l’encontre de citoyens noirs sont commises dans les Etats du Sud par des suprémacistes blancs. En réponse à ces violences extrêmes, des événements rassemblent les plus grands noms de protest singers de l’époque.

Le 28 Août 1963, devant l’imposant Lincoln Memorial, se dresse une foule non moins imposante : près de 300 000 manifestants, Blancs et Noirs de tous âges, se réunissent pour assister au discours de Martin Luther King, qui depuis ce jour tient en quatre mots : I Have a Dream.

Et ce rêve, il le partage sur cette estrade avec Bob Dylan et Joan Baez, à qui il cède la place à la fin de son triomphe. Dylan entonne alors Only A Pawn In Their Game, son tout nouveau single, écrit en réaction à l’assassinat de Medgar Evers deux mois plus tôt, le 12 Juin 1963, par le suprémaciste blanc Byron De La Beckwith. Le folk singer s’adresse ainsi aux sudistes blancs pauvres qui cherchent un bouc émissaire à leur misère, et donc faciles à endoctriner à la haine : vous n’êtes “qu’un pion dans leur jeu”.

A sa suite, Joan Baez, icône folk trop souvent réduite à sa relation avec Bob Dylan en dépit de son talent, reprend le gospel We Shall Overcome, dont le ton prophétique s’accorde à la voix d’ange qui le délivre.

Elever la voix contre l’intervention américaine au Vietnam.

Trois jours au festival de Woodstock, du 15 au 17 août 1969, c’est trois jours de drogues, de flower power… et de contestation politique. Alors qu’à l’autre bout du monde, les GI ont pour ordre “go and kill the yellow man” fidèlement à l’ironique Born in the U.S.A, près de 500 000 personnes se réunissent sur les terres d’un fermier de l’Etat de New-York.

Parmi les nombreuses têtes d’affiche du festival, prévu pour accueillir seulement 10% de l’effectif total, l’ambassadeur du rock psychédélique Jimi Hendrix interprète l’hymne national américain Star Spangled Banner à la guitare électrique, imitant les bombardements des B-52 utilisés par l’armée américaine au Vietnam.

Ainsi, la violence n’est pas seulement dénoncée à-travers les paroles explicites d’une protest song, mais aussi par l’arrangement musical en lui-même, tel que dans le morceau intitulé The Unknown Soldier des Doors. Sorti en 1968, ses couplets sont entrecoupés d’une marche militaire à la batterie et ponctués de coups de fusils tirés en rappel de l’horreur vécue par les soldats au “Nâm”.

En outre, les protestations de la jeunesse antimilitariste américaine se propagent dans les rues, gagnent les universités et donnent lieu à de sévères répressions de la part des autorités. Le 4 mai 1970, la fusillade de l’université de Kent State au cours d’une protestation étudiante pacifique fait quatre morts et neuf blessés. Devant la couverture de Life Magazine le lendemain, Neil Young, révulsé, compose sur-le-champ Ohio, interprété par le supergroupe Crosby, Stills, Nash and Young en 1970, devenu emblématique des contestations de la guerre faisant rage de l’autre côté du Pacifique.

Dès la fin des années 1960 et au cours des années 1970, la contre-culture remplit des pages de partition et des salles de concert, de l’entêtant Fortunate Son de Creedence Clearwater Revival, au pacifiste Imagine de John Lennon.

La jeunesse ainsi mise en musique se révolte, en corps et en choeur, prête à ouvrir la voie vers un avenir de rupture avec l’ordre établi, une situation qui sonne curieusement actuelle à nos oreilles…

Sources :

« La Guerre du Vietnam en 5 titres incontournables », Mathilde Outrebon, Janis, 10 Février 2022

« 1963 : Martin Luther King et des chansons contre la ségrégation raciale en Alabama », Christophe Gracieux, Lumni Education, 31 Juillet 2023

« 1939 : La ruée vers l’Ouest d’une famille de l’Oklahoma », Maryline Baumard, Le Monde, 14 Août 2009

« How the 1970 Kent State Shooting Inspired Crosby, Stills, Nash & Young’s Anti-War Anthem “Ohio” », Tina Benitez-Eves, American Songwriter, 5 mai 2025

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