Atelier créatif étudiant/Vos textes

Nom d’un chat (nouvelle)

Sarah Destelle, le 15/04/12

Nom d’un chat

Justine avait eu un nouveau chat qui était tout à fait comme elle l’avait voulu : d’un noir très perçant, un de ces noirs qui viennent frapper l’œil et laissent comme un cercle sur la pupille qui persiste et voile ce que l’on regarde ensuite. Comme elle l’avait voulu : un tout petit chat, un petit d’à peine deux mois, à peine sevré.

Il fallait voir le chaton se précipiter sous le canapé dès qu’on entrait dans la pièce, tremper la patte dans l’eau pour ne pas tremper par mégarde le museau, le sentir ronronner le long du cou, sur les genoux, sous les mains, les pieds, les regards. Elle en était folle, complètement folle ; elle lui avait même donné un nom d’homme qu’elle trouvait distingué; elle l’emmenait avec elle quand ses amis l’invitaient à dîner pour en montrer les prodiges de moustache et de pelage ; elle disait sa robe.

Au bout de six mois, on dut s’apercevoir que le chat était tout à fait banal ; après un an, on put en être tout à fait persuadé. La folie passa ; il apparaissait plus pénible de donner à manger, de changer la litière, d’emmener chez le vétérinaire. On voyait là s’accomplir un phénomène habituel, l’apparition sans erreur possible de diagnostique de ce syndrome qui pousse à se désintéresser de l’animal dès qu’il atteint les premières griffes de la maturité. Mais le sentiment qu’éprouvait Justine s’étendait au-delà d’une frontière commune de désintéressement, elle connaissait une fièvre plus aiguë, une lassitude plus prononcée, comme elle avait peut-être connu avec plus d’ardeur le ravissement qu’on entretient aux débuts des amours. Outre les tâches ménagères que requérait l’animal de compagnie, ce qui indisposait Justine et faisait naître en elle un véritable agacement, c’était cette présence molle, lascive, indiscutable, toujours à deux pas d’elle.

Avec les années, ce sentiment passa lui aussi, le poursuivre eut été trop donner : ce n’était qu’un chat après tout. Mais là encore, c’était sans doute s’avancer considérablement : Justine y faisait si peu attention que seule, elle n’aurait pas vécu autrement. Elle vivait pour ainsi dire sans chat, remplissant les gamelles sans se demander qui les vidait chaque jour. Elle lui faisait de temps à autre quelques caresses mécaniques pour l’éloigner. Elle n’était pas de ceux qui ont de la pudeur envers leurs animaux, elle se promenait nue, chantait, rêvait ; elle mangeait, s’offrait tous les plaisirs, dans la pupille dilapidée de son chat ; son cœur battait sans entendre la basse de ronronnement sourd au bas du lit.

Si bien qu’elle fut fort surprise, un jour qu’elle rentrait du travail, de sentir son pied buter contre un obstacle. Quand elle baissa les yeux, elle aperçut avec un étonnement vif une forme inanimée. Justine se recueillit immédiatement sur le corps de l’animal : « qu’est-ce que c’est ?» demandaient son visage, ses mains, tous ses gestes et expressions désordonnés. Elle se dit que cette grosseur qu’on voyait là, derrière l’oreille devait certainement être la cause explicatrice d’un tel arrêt. Justine ne savait plus quoi faire d’elle-même, ni du corps de ce chat mort si étrangement au milieu de la pièce. Elle se mit à pleurer, d’un sanglot qui résonnait contre les murs de la petite chambre ; elle le caressa durant un long moment que la nuit recouvrit peu à peu ; elle le mit dans un sac en plastique et l’emmena, pour l’enterrer, dans le jardin de ses parents chez qui elle resta dormir. Au réveil, elle prit le café avec sa mère qui était d’un bavardage rassurant et qui lui annonçait la naissance d’un neveu ; elle n’y pensait plus.

Des années plus tard, alors qu’elle avait acquis, comme il est convenu de le faire en société, un travail un appartement et un mari, et bien qu’elle eût affirmé longtemps ne pas vouloir être mère, elle annonça à son tour à ses parents la naissance de son fils. Elle n’avait jamais aimé les enfants, fuyant autant les responsabilités que les aires de jeu. Pourtant, de celui-ci, elle en devint folle dès qu’on le lui posa sur le ventre. Elle le serrait contre elle jour et nuit, l’embrassait continuellement, vantait ses prodiges et appelait ses amis et sa famille à chaque nouvelle dent. Un jour qu’elle appelait justement le pédiatre, car elle s’inquiétait d’une tache qu’il avait sur le dos, elle entendit le bruit sourd d’une chute dans la cuisine. Un tabouret était renversé, un placard entrouvert : l’enfant avait dû essayer d’attraper un verre à briser sur la première étagère. Son corps s’étendait là, par terre, inerte, sans qu’on ait entendu de pleurs.

A l’instant où elle entra dans la cuisine, une image étrange traversa l’esprit de Justine : elle revoyait ce chat insignifiant qu’elle avait eu dans sa chambre d’étudiante, des années auparavant, courbé ainsi. Dans ce moment où tout le bon sens aurait exigé d’elle qu’elle se précipite sur le corps de son fils, d’abord, à la recherche de secours, ensuite ; elle restait là, simplement, debout, droite, regardant le petit corps contre le carrelage, en essayant de se souvenir du nom de ce fameux chat ; elle s’en souvenait maintenant : il s’appelait Anatole, le nom, précisément, qu’elle avait donné à son fils ; elle trouvait la comparaison bizarre et amusante, ce qui expliquait ce léger et fin sourire qu’elle esquissait devant la scène ; dans les derniers instants où toute son alerte et sa réaction demeurèrent suspendues, avant qu’elles ne se remettent en marche, elle eut tout juste le temps de penser que décidément, la vie était drôle.

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