Atelier créatif étudiant/Vos textes

De bon matin (création littéraire).

Guillaume collet, le 08/05/12

De bon matin.

 

Allongé, inhabituellement peu recourbé, pince marbrée, joie des volumes dans l’arc de cercle… Je le vois arriver dans sa coupole immaculée. Roi affable et digne en même temps. Il sait que la douceur de sa chair et le craquant de sa carapace lui donnent cette assurance naturelle sans pareille… toujours son apparition s’accompagne de la réminiscence confuse des autres sacrifiés… A côté cela fume… parfait! J’avance ma chaise. Son lit immaculé, ovale et sonore est du même blanc que le chaudron de Lilliput, d’épais liquides pleins… fumeroles légères.. flèches d’odeurs.

Il ne manquerait plus qu’il pleuve. Que la vitre face son office. Qu’elle me protège tout en déformant la rue. Il faut que l’eau perlant sur la vitre me donne ce succulent spectacle d’étrangeté, d’une rue familière déformée par les trainées d’eau. De plus le froid et les désagréments que cela supposent contrasteront avec le bien être gigantesque qui se prépare. Comme d’habitude je ne suis pas le premier client, mais le lieu est encore aux trois quarts vide.

Ca y est il est devant moi. Le goût semble déjà dans ma bouche, tournant autour de la langue. Comme si mes papilles en cœur s’étaient lancées dans un grand exercice de souvenirs. Fins en ses extrémités, bombés au milieu, crénelés même. Les reflets jouent à merveille sur le marron tacheté de jaune… orange presque.

Je paie, c’est primordial, payer avant, une sorte de rituel personnel.

Un client tousse, je ne remarque ses mains sales sur le comptoir, ni la pomme d’Adam qu’il gratte malgré une longue chevelure blonde, des talons bon marché, un rouge à lèvres en bataille. Je reste concentré. J’ignore le va-et-vient coloré des feux de signalisation, l’engueulade systématique des piétons et des deux roues. Je m’applique, plisse les yeux. Sur le petit linceul carré, j’ai disposé comme à mon habitude les accessoires. Je vais pouvoir commencer.

Je ne voulais pas d’une consommation trop facile. C’est pourquoi j’ai acheté un chien, qu’il faut promener le matin, un chien vigoureux qui demande au moins une demi-heure de marche et autant de jeux ridicules avec une balle ou un bâton. Cette promenade je la vis comme un grand détour… mon chemin de croix… ma pénitence à côté d’une bête idiote et brusque pour enfin savourer les douceurs de mon croissant.

On sait dès la première entaille si l’opération sera réussie ou non. La chair se tend, résiste, à ce stade rien n’est fait. Tout est encore réversible. Je peux choisir d’en prendre un autre. Et bien que je l’ai déjà outragé de mes mains nues. Les garçons de café parisiens peu regardant sur l’hygiène me le reprendront sûrement. On est comme le tueur qui a suivi sa cible, mais ne l’a pas encore touchée.

 Et comme le toréador qui retient sa respiration, je me concentre pour, d’un petit geste vif du poignet, subtil geste méconnu de mon génie, éventrer ma proie.  

L’œuvre se fait à cette instant. C’est comme une naissance, maintenant il ne reste plus qu’à vivre.

Dans un soubresaut pathétique les miettes commencent à tomber. Et après avoir utilisé le couteau, technicité des combats anciens, j’y vais avec les doigts, bonheur primaire de se nourrir.

 Je l’achève à la main… mes ancêtres étaient des barbares… Mais là encore il faut de la maîtrise dans la sauvagerie, car il ne faut pas écraser complètement la chair. Le but étant que même fendue en deux, chaque partie garde son relief. Le croissant prend alors des dimensions spirituelles, mystiques même, absolues.

Qu’ai-je gratté avec mes oncles dernièrement?

Me suis-je lavé les mains?

Qu’importe j’ai faim.

Il faut parler alors de l’infinie possibilité des rides qui dépendent d’une pression de doigt. C’est tout un paysage que je fais couler dans ma tasse. Puis c’est le champ de bataille, un corps dégoulinant que l’on anime autant que l’on détruit. C’est la confiture qui s’en mêle. La surface marron se fissure, le marron goute… la ride blanche s’accentue… la tache rouge coule, tremblement.

Suffusion de la chair dans le liquide chocolaté, je pense à la rencontre de l’Afrique profonde matrice des fèves  et de ces braves bêtes bovines, habitantes de nos campagnes qui ont donné leur lait. Puis à l’assaut violent des Turcs du Sultan…. sur Vienne, et à leur échecs qui ont fait germer dans l’esprit de leurs vainqueurs cette heureuse idée. Puis aux expériences du professeur X qui nous ont donné la levure, élément nécessaire à toute pâtisserie aujourd’hui. A ces soldats qui on vu quand ils testaient de nouveaux radars leur ration se réchauffer, genèse du micro-ondes. Tout cela implicitement entre mes mains. Cohésion du monde magnifique. Multitudes récompensées. La dernière bouchée me plonge dans un vertige sans nom.

Il ne reste plus rien… le chien aboie, je reprends la route.

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