Atelier créatif étudiant/Vos textes

Terminer une histoire… (prose)

A.M, le 08/05/12
 » Terminer une histoire, n’est-ce pas une manœuvre bien plus difficile que celle de l’inventer? Soyez reconnaissant à tous ceux qui, pendant plusieurs heures, durant des semaines, du lever jusqu’au coucher, ont cherché, au gré des humeurs, parmi les variations du temps, dans les moments propices et ceux qui ne l’étaient pas, une fin aux contes qu’ils avaient élaborés. Il apparaît bien plus complexe de mettre un terme à une relation amoureuse que de s’éprendre du premier venu et de vivre des instants de bonheur partagés.

Je trouve l’engouement des premiers jours d’une simplicité dégoûtante, et son regret d’une stupidité tout aussi déconcertante. Apprécier la clarté ce n’est pas avoir du goût pour la simplicité, mais pour l’exactitude et le raisonnement logique. La facilité a ceci de traitre qu’elle fait oublier les causes et les conséquences ;  l’autre, nos sentiments, sont immanents, transcendants. Ainsi une histoire simple est-elle construite sur un schéma déjà connu, appréhendée par des codes sous-entendus, des ficelles sans marionnettiste. Elle n’a ni raison d’être ni de ne pas être, sa fin est contenue dans son début et nous aimons assister à ces histoires car il ne peut y avoir de mauvaises surprises.

La complexité s’établit sur de multiples registres: technique, créatif, narratif. Chacun recelant son lot de compétences et de savoirs à accumuler et à maîtriser. Le mélange des trois, à ma connaissance, n’existe pas car même les chefs-d’œuvre ne révèlent que l’excellente maitrise d’une, voire deux, de ces strates. La troisième est toujours délaissée puisqu’un trop-plein de complexité nuit à la compréhension et par conséquent à la réception, donc à la reconnaissance.

Je voudrais vous raconter une histoire dont personne ne connait ma version. Certains ont pu saisir des bribes lors de conversations entrecroisées mais le fond, l’exactitude, ne sont jamais de mise.

J’avais vingt-deux ans, c’était un âge que j’aimais et dont j’avais longtemps attendu la venue. Il me restait une année avant de finir mes études, de travailler, de rentrer dans le monde, en somme. Tout se passait correctement, sans anicroche, bien que d’un point de vue sentimental ma dernière rencontre datait de plusieurs années. Les hommes de passage, de ceux qui prennent le métro et repartent sans un mot, de ceux qui sourient et n’écoutent qu’eux-même, des autres pour lesquels le monde est à peine une préoccupation. C’était un rendez-vous arrangé par une de mes amies, avec un de ses collègues de travail. Ce n’était pas le désespoir qui me conduisait à le rencontrer, mais l’absence de raisons valables pour ne pas le faire.

J’ai d’abord cru lui être totalement indifférente, et je ne cherchais pas à me mettre en avant car ce jeu de rôle du premier rendez-vous n’a jamais su m’amuser. Il riait volontiers, aux hommes avec le sens de l’humour j’ai toujours préféré ceux capables de rire de tout. Le rire dénote toujours une capacité à dénigrer l’humanité, soi-même. Il faut reconnaitre que je m’étais apprêtée, puisque plaire est un jeu auquel toutes les femmes jouent à jouer, en y prenant un plaisir certain. Il ne jouait à rien, restait impassible derrière une confiance et une verve inépuisables.
Totalement transparente, par divers moyens, cherchant à l’atteindre, par de petits mots, un sourire et un petit rire, les regards qui se croisent et se rencontrent, rien n’y faisait. Il me connaissait depuis toujours, considérait les codes de bienséance comme des règles arriérées. Le temps était pluvieux et à aucun moment il ne se plaignait, il répondait au moindre de mes caprices.
Il se jouait de tout. Notre relation dura un an, ou plus, à vrai dire elle n’a jamais pris fin. Un jeudi soir je l’appelai et je tombai directement sur la messagerie. Un portable éteint, voilà le nœud dramatique de notre génération. Les semaines passèrent sans que je n’arrive à le joindre, sans réponse aux mails, absent de tout contact, ne se trouvant nulle part, complètement disparu. J’ai pleuré après un mois, sans me demander où il était, en comprenant qu’il ne reviendrait pas. Le lendemain en rentrant chez moi j’ai trouvé un mot dans ma boite aux lettres, son écriture illisible me demandait ne pas m’en faire.

J’ai aimé un homme qui n’existe pas et dont les mots les images ont disparu avec lui.
Il a su être la possibilité chaque matin, la croyance chaque nuit, la foi à chaque coin de rue, le visage dans le bus, le dos dans le musée, le parfum au cinéma, la main dans le métro, la voix dans les rayons, le rire dans la soirée, le regard dans la foule, le mot dans la télévision, l’idée dans le journal, le reflet dans la vitrine,
l’homme dans l’ombre. »

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