Atelier créatif étudiant/Vos textes

Lady Stardust (poème en prose)


Emeline Cocq, le 08/05/12

Lady Stardust

On eût dit qu’elle était à moi, ma Lady Stardust. Que je faisais corps avec elle sans qu’un mot ne soit nécessaire. Les autres lui jetaient des billets souillés, mais moi, j’attendais qu’elle me reconnaisse, je désirais que son sourire étincelé me soit entièrement destiné. Ses jambes sous une guêpière dorée rendaient l’image de son élégance racée. Son manteau de nuit dévoilait la beauté insoupçonnée de ses autres membres grillagés. Je la voyais s’étioler à mesure qu’elle s’éloignait de moi pour ceux qu’elle ne choisissait pas. Où s’en allait-elle, ma Lady Stardust ? Disparaissait-elle derrière ce rideau de chair ? Je n’avais qu’une envie, crier la douleur de la savoir envolée. Les yeux baissés, je fermai en moi cette souffrance d’elle que je ne connaissais pas. Regardez comme elle est reine ce soir, hurlait mon amour, la fierté que j’en avais. Contentez-vous d’admirer sa pupille si belle d’humanité, sa longue chevelure noire, sa grâce animale. Si vous vous y frottez, vous brûlerez d’avoir trop désiré. Lady Stardust, ce n’est qu’une chanteuse, mais c’est aussi un soleil. Le soleil lunaire de ma nuit. J’avais appris à me méfier de ses dits et non-dits. Elle me cachait trop souvent sa peine, sa peine si flamboyante sur scène. Te sens-tu seule même quand je suis avec toi, lui demandais-je à plusieurs reprises. Elle me disait que toujours elle était trop seule, très triste de cette solitude, mais qu’elle oubliait tout sur scène, les méchants, les grossiers, et moi. Je pleurais beaucoup à cause de ma Lady Stardust. Elle mêlait la générosité et la lâcheté du génie. Ma geisha, mon empire. Je rêverais de toi nue jusqu’à en mourir.

« Raccompagne-moi après, veux-tu. J’ai peur des gens dans la rue. », me murmura-t-elle en pressant mon bras. Je ne pouvais m’empêcher de lui dire, de lui répéter encore et encore, que je l’aimais, et qu’elle ne pouvait avoir peur de quoi que ce soit auprès de moi. « Rentrons vite, je préfère. » Pourquoi, se languissait mon amour, pourquoi ne pouvais-je rien faire de bien pour ma Lady Stardust, à qui mon cœur de plomb était dévoué. Elle retira ses bas près de moi avec la chaleur du geste. Donne-moi un peu de toi. « J’ai eu une vision tout à l’heure : tu devras apprendre à venir plus tôt chaque soir », me répéta-t-elle tandis qu’elle se démaquillait. J’aimais le mouvement puissant et doux de son doigt retirant son fard. Et j’agonisais de rester là, en spectateur impuissant. Beauté cillée de ma vie.

Dehors, les corps se contorsionnaient. De la saleté dans l’air. La sueur se déversait dans la salle aux sordides merveilles. Je pouvais sentir le foutre glisser le long des interstices, la blancheur maculée des peaux profanées. Qu’aurais-je aimé qu’il se passe ? Ma Lady Stardust ! Sortons d’ici. « Non, ce n’est pas eux, c’est quelque part, ailleurs. » Je respirais tellement fort qu’elle m’arrêta. « Je veux qu’on soit heureux, tous les deux, alors n’oublie pas de rester avec moi, toujours. » Je n’avais que cela à offrir, rien d’autre ne pouvant occulter la perfection de cette créature de la nuit, survivante cosmique. Alors d’où provenait cette clarté obscure, cette brillance funeste sur son visage … ?

« Tu vois, je ne suis qu’un costume, une illusion incarnée, charnelle. En vrai, je suis pire : une aberration, un produit issu du néant. Toi, tu as eu toute la vie pour te confondre en un autre, et tu t’es détaché de moi. Tu m’aimes d’un amour que je ne pourrai comprendre, trop loin. Tu t’es perdu en cherchant à savoir qui j’étais. Je ne veux juste pas qu’on sache ce que je suis ou pourrais être. J’ai perdu ma vie en désirant une autre, j’ai peur de l’ignorance néfaste, celle qui tue. J’ai besoin de toi pour ne pas risquer d’en dire trop, de le dire trop fort, trop haut. Ma douleur est cette expectative, ce jour qui viendra où l’ordre sacré finira par régner. Mais je ne peux pas lutter, tu vois. C’est là, c’est comme ça. Pourquoi veux-tu comprendre autre chose que ce que je te dis là ? Tu n’écoutes pas, tu es béat. Tu n’aimes que ça, que ces artifices, ce maquillage sans valeur, doré sur moi. Je ne suis qu’une étoile. Les étoiles, tu vois, brillent parce qu’elles sont mortes. Il n’y a rien de magique là-dedans. Que le vide de l’univers. Le tréfonds, le vide, l’inanimé, le monstre, moi. J’ai appris à respirer sous l’eau. Mais je ne peux pas continuer, tu vois ? À être comme les autres. Rentrons. »

Sur le parvis de Notre-Dame, dans la pénombre de la rue, un homme venait de mourir, abattu par un revolver, alors que filait au ciel le plus brillant des astres. Son nom, on ne le connaissait pas, seules sa célébrité, ses prestations sulfureuses au Lido. Je l’appelais : Lady Stardust.

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