Arts & cultures/Cinéma & films

De rouille et d’os

Emeline Cocq, le 20/05/12


 

 

Trois ans après avoir remporté le Grand Prix du Jury, Jacques Audiard revient sur le tapis rouge et compte bien tutoyer de nouveau les étoiles cannoises. Sous les feux de la jet-set, devant un public médusé et conquis, l’incandescent De rouille et d’os pourrait s’iriser des reflets de la Palme d’Or.

 

Ali (Matthias Schoenaerts), corps de bœuf et âme de beauf (!), a côtoyé les arènes et les abattoirs. Avec son fils, il trouve refuge chez sa sœur, caissière dans un supermarché de banlieue. Une nuit, alors qu’il est videur, Ali ramasse Stéphanie (Marion Cotillard) dans une bagarre à la sortie d’une boîte. Elle a des jolies jambes et lui, déjà du sang sur les mains. Quelques temps plus tard, Ali apprend que Stéphanie a eu un accident : elle est amputée des deux jambes. Entre désespoir et joie de vivre, entre violence et délicatesse, l’un va se nourrir  des forces et des faiblesses de l’autre, pour renaître tous deux de leurs cendres.

 

Tous les ingrédients du mélo sont réunis : deux êtres que tout oppose et que la vie a cabossés, vont réapprendre à vivre et à aimer. Malheur, tension, bonheur, passion. Mais la banalité, très peu pour Jacques Audiard. Avant que Stéphanie ait son accident qui lui coupe les jambes et l’envie, sa vie est déjà rétrécie. C’est une femme qui n’existe que par le regard des autres, qui s’en abreuve. Littéralement, elle dépend déjà de leur corps, à défaut du sien, qui ne lui sert que d’appât. Ali, lui, est un jem’enfoutiste qui vit de l’instant présent, qui réagit à ses pulsions et à ses instincts, sans temps de réflexion.

La première fois qu’il rencontre Stéphanie, c’est par ses coups de poing qu’il la sauve. Quand il la regarde, c’est son corps qu’il voit, ses jambes. Une fois amputée, Stéphanie fait appel à Ali, et grâce à lui, sort de chez elle pour renouer avec la lumière. C’est étrangement quand elle est rétrécie que Stéphanie se sent le plus libre : libre de ses mouvements, mais aussi libre d’être ce qu’elle est, loin de tout a priori. Loin de ce qu’elle pouvait avoir au final quand elle tenait à peine debout sur ses jambes.

Un homme sans a priori : voilà comment l’on pourrait définir Ali. Le physique de Stéphanie ne lui fait ni chaud ni froid. Leurs deux corps presque nus sur la plage se touchent sans se toucher, comme deux morceaux de viande issus de l’abattoir. Car ces animaux se ressemblent bien plus qu’on ne le croit. Quand Ali commence à gagner de l’argent en faisant des combats, Stéphanie demande à y assister. C’est à ce moment qu’a lieu une démonstration de la force physique, réunie en un amas de muscles dont le mouvement dans la sueur et le sang renvoie à la jeune femme l’image de sa propre fixité. Elle ne comprend pas, après ce qui vient de lui arriver, comment on peut prendre le risque de se battre, de courir après les coups et les blessures. Ali, lui, n’hésite pas. Stéphanie lui demande : « Tu n’as pas peur ? », il répond : « Peur de quoi ? » ; « C’est grave ? » « – C’est fracturé. » Car le handicap de Stéphanie l’aide plus à gagner les combats qu’à accepter les défaites.

Ainsi, le corps à lui seul devient une grande cicatrice. Stéphanie en réveille la sensualité : elle se tatoue, fait l’amour, et au fur à mesure, la caméra dissimule de plus en plus les moignons qui jusque là définissaient son état d’esprit. Quant à Ali, il veut bien prendre des coups, mais pas de responsabilités. Cela lui coûtera quelques os de la main.

 

Survivre est donc le maître mot du film, décliné sous toutes ses formes : sans y mettre les formes pour Ali, en séparant la forme du fond pour Stéphanie. Survivre pour ne pas subir l’invivable : la résignation. Le dernier mot reviendra au jury cannois le 27 mai.

 

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